
Vos KPI sont ils des pastèques ?
Vos KPI sont ils des pastèques ?
Data et terrain : arrêtons le faux débat
Nous nous sommes tous déjà retrouvés à expliquer en réunion une panne que les indicateurs n'avaient pas vue venir. Ou à l'inverse, à crier au feu alors que tous les voyants étaient au vert. Si tu hoches la tête en lisant ça… cet article est pour toi.
La data : puissante, mais à condition qu'on y voit tous la même chose
Un tableau de bord bien construit, c'est puissant. Ça permet de voir une tendance que le terrain ne perçoit pas parce qu'il est dedans. Une dérive de MTTR sur trois mois, une récurrence de pannes sur un équipement précis, un secteur qui consomme anormalement des pièces… la data capte ce que l'œil humain lisse naturellement.
Le problème, ce n'est pas le tableau de bord. C'est ce qu'on en fait — ou plutôt ce qu'on arrête de faire quand on l'a.
Et avant même ça : est-ce qu'on y voit tous la même chose ? Un TRS, un MTTR, un taux de disponibilité… ça paraît objectif. Mais derrière chaque indicateur, il y a une méthode de calcul. Et derrière chaque méthode de calcul, il y a des choix — conscients ou non. Inclut-on les micro-arrêts ? Les pannes inférieures à 5 minutes ? Les arrêts planifiés ? Selon la réponse, le même équipement peut afficher 92% ou 78% de disponibilité. Même machine. Même semaine.
Un indicateur non partagé dans sa construction, c'est une conversation qui commence déjà en malentendu.
C'est là qu'apparaît ce que j'appelle l'indicateur pastèque : vert à l'extérieur, rouge à l'intérieur. Beau sur le dashboard, inquiétant sur le terrain. Et personne n'est allé voir.
Le Gemba : là où la réalité résiste
Admettons. On a un bon tableau de bord. Les indicateurs sont bien construits, partagés, compris de la même façon par tout le monde. Est-ce suffisant pour piloter ?
Non. Et voilà pourquoi.
Un indicateur te dit qu'il y a un problème. Parfois même où. Rarement quand exactement. Et jamais pourquoi vraiment. Pour ça, il n'y a pas d'écran qui tienne — il faut y aller.
Le Gemba — aller voir là où ça se passe vraiment — ce n'est pas une nostalgie du management à l'ancienne. C'est une discipline. C'est accepter que la réalité d'un atelier ne rentre pas entièrement dans une cellule Excel.
Le Gemba capte ce que la data ne peut pas modéliser. Les gens d'abord — l'opérateur qui sait, qui a remarqué, qui n'a pas osé remonter ou dont personne n'a pensé à demander l'avis. L'exploitant qui vit avec le problème depuis des semaines et qui a ses propres théories. Théories que tu n'entendras jamais en salle de réunion.
Et puis le contexte. L'environnement. Ce qui entoure le problème et qu'aucune donnée ne capture.
Un exemple qui me reste en tête : une panne récurrente, des analyses en boucle, des hypothèses techniques sérieuses… et au final ? Une porte laissée ouverte. Un courant d'air. Une cause que seul le terrain pouvait révéler, parce qu'elle était là, visible, évidente — mais uniquement pour celui qui s'était déplacé pour regarder.
Aucun capteur, aucun KPI, aucun dashboard au monde n'aurait sorti "courant d'air" comme cause racine.
Tranchons : ni l'un ni l'autre — les deux
Alors, peut-on se fier aux tableaux de bord ?
Oui. Comme on se fie à une carte routière. Elle te dit où tu vas, elle te montre le chemin, elle t'alerte sur les zones à risque. Mais elle ne te dira jamais que la route est verglacée ce matin, que le pont est fermé depuis hier, ou que le raccourci que tout le monde prend détruit tes amortisseurs.
Pour ça, il faut sortir de la voiture.
La data sans le Gemba, c'est piloter les yeux mi-clos. Le Gemba sans la data, c'est naviguer sans boussole. Les deux ensemble, avec une vraie discipline et une vraie humilité, c'est ce qui fait la différence entre un manager qui pilote et un manager qui subit.
Et cette discipline a un coût : du temps, des jambes, et accepter que la réalité terrain vienne parfois contredire ce qu'on croyait avoir compris derrière un écran.
Méfiez-vous des pastèques. Vérifiez vos méthodes de calcul. Partagez vos définitions. Et de temps en temps — souvent, en fait — enfilez les bottes.
La bonne nouvelle ? Une porte ouverte, ça se ferme.
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