
La recherche d’emploi : bienvenue dans la jungle
La recherche d’emploi : bienvenue dans la jungle
« Les RH ont dit non »
Le téléphone vibre. Au bout du fil, la recruteuse. L’échange dure moins d’une minute. Une phrase, une seule : « Les RH ont dit non. »
Quelques jours plus tôt, pourtant, j’étais ressorti de cet entretien avec la certitude d’avoir fait un sans-faute. Électricité, automates, hydraulique, robotique : aucune question n’était restée sans réponse. Le poste visait un profil de dix ans d’expérience. J’en affiche 27 mois. Et malgré cela, tout semblait aligné.
Alors pourquoi ce refus ? La véritable explication est tombée plus tard, au prix d’un coup de fil que je n’étais pas censé passer. Elle vaut son pesant d’or. Mais pour la comprendre, il faut reprendre l’histoire depuis le début. Une histoire où se croisent un mail aux trois questions surréalistes, une évaluation sabotée par une « pompe à vis », un steak qui a effacé une année entière, une nuit de tempête sur l’autoroute… et un recruteur pas comme les autres.
Bienvenue dans la jungle du recrutement. Un territoire où l’on passe de légende à « profil ne convenant pas » en vingt-quatre heures. Où l’on exige de vous la compétence d’un expert et l’humilité d’un débutant. Où l’on attend un super-héros, rémunéré comme un stagiaire.
Technicien, électromécanicien, électricien, automaticien, mécanicien, roboticien, soudeur ou tuyauteur ; itinérant, sous-traitant ou sur site fixe : si tu cherches un emploi, ce récit te parlera. Il y a de fortes chances que tu t’y reconnaisses.
Tout commence sur l’autoroute. Compteur bloqué à 120, Mojo et Lady (Hear Me Tonight) dans les enceintes. Mon réseau m’a ouvert les portes de plusieurs agences de recrutement. À chacune, j’ai remis un cahier des charges aussi précis qu’un schéma unifilaire : fourchette salariale, disponibilités, secteurs ciblés, secteurs exclus, rayon d’action.
Je pensais que cela suffirait. Je me trompais.
Dix recruteurs, une semaine, zéro offre qui colle
Mon réseau LinkedIn compte entre 200 et 300 contacts, en majorité des recruteurs. Le jour où j’active la mention « Open to Work », dix d’entre eux me contactent. Le jour même.
Dix sollicitations en vingt-quatre heures. Sur le papier, une aubaine. Dans les faits, le début d’un marathon.
La semaine suivante se résume à un enchaînement d’appels et de visioconférences : trente minutes à une heure par agence, pour réciter, encore et encore, le même cahier des charges.
Deux écoles s’affrontent. D’un côté, les agences qui décrochent leur téléphone : une conversation, et l’affaire est réglée. De l’autre, celles qui exigent un rendez-vous sur Teams, webcam allumée, pour poser rigoureusement les mêmes questions. La valeur ajoutée de ce détour ? Je la cherche encore.
Le bilan de cette semaine tient en une ligne : des offres qui ne correspondent pas. Et c’est là que le vrai coût apparaît.
Car le temps, à mes yeux, est souvent plus important que l’argent. Le temps, c’est la liberté : se former, s’entraîner, acquérir une compétence, entretenir son jardin, vivre, tout simplement. C’est surtout le temps de préparer l’entretien du poste qu’on convoite vraiment. L’argent sans le temps ne permet rien de tout cela.
Et ce temps, certaines agences s’apprêtaient à m’en faire perdre bien davantage.
Tu demandes un disjoncteur, on te tend une clé de 13
Mon cap est clair : électrotechnique, électricité, automatisme, robotique. C’est dans ces domaines que je veux progresser et me spécialiser, bien plus qu’en mécanique. Deux conditions non négociables : pas d’itinérance, et pas plus de trente minutes de trajet.
Ce que j’ai reçu ? Des postes à dominante mécanique. Des postes itinérants. Des entreprises situées bien au-delà de mon périmètre. À deux reprises, on m’a envoyé à plus de 35 minutes de chez moi, dans des sociétés orientées mécanique.
L’équivalent de commander un disjoncteur 16 A et de recevoir une clé de 13. Deux outils utiles, certes. Mais pas pour le même chantier.
Le plus frustrant ? Un seul coup de fil aurait suffi. Le consultant appelle l’entreprise et pose une question : « Vous êtes plutôt axés mécanique ou électricité ? » Si ce n’est pas ce que je cherche, on me le dit. Diagnostic posé en deux minutes, personne ne perd son temps.
Puis arrive ce mail. Celui qui, à lui seul, résume tout. Une agence me propose un poste de mécanicien en génie civil. Itinérant. À 45 minutes de chez moi. Trois critères, trois cases que j’avais explicitement exclues. Et l’employeur, avant d’aller plus loin, souhaite que je réponde à trois questions :
Pourquoi voulez-vous quitter votre employeur actuel ?
Pouvez-vous décrire votre expérience en hydraulique ?
Êtes-vous à l’aise avec le travail en hauteur ?
Reprenons les faits, un par un.
Première question : pourquoi quitter mon employeur ? Je ne le quitte pas. J’ai été licencié. Et je l’avais dit à cette même agence, au cours de deux entretiens téléphoniques d’une heure chacun, avec deux interlocuteurs différents.
Deuxième question : mon expérience en hydraulique ? Elle est détaillée noir sur blanc dans mon CV, celui que l’agence avait entre les mains.
Troisième question : le travail en hauteur ? Mon permis nacelle figure, lui aussi, sur ce même CV.
Trois questions. Trois réponses que l’agence possédait déjà. Deux heures d’entretien, et visiblement, rien n’avait été transmis. Résultat : l’intermédiaire te demande de jouer toi-même l’intermédiaire… tout en exigeant que ton contrat passe toujours par lui.
Un appel de ce genre, on l’encaisse. Dix, c’est autre chose. On ne sait plus qui est qui, ni qui cherche quoi. Et surtout, on cesse de se sentir écouté. Le rendez-vous suivant perd tout son sens : on sait d’avance que le message ne passera pas.
Alors, parfois, la solution la plus efficace tient en deux gestes de technicien : ouvrir Google Maps, repérer les entreprises du coin, et décrocher son téléphone pour leur demander directement si elles recrutent. Diagnostic rapide, intervention directe. Et un temps fou de gagné.
Et si le téléphone ne suffit pas ?
Alors il reste une arme. Une arme oubliée, presque interdite à notre époque. Celle de nos parents, de nos grands-parents. Prendre son CV sous le bras, pousser la porte de l’entreprise, et le déposer en main propre.
Qui fait encore ça ? Personne. Et surtout pas un jeune de la génération Z. C’est précisément pour ça que ça choque. Que ça marque. Au pire, je perds un peu de temps. Au mieux, je gagne bien plus que ce que j’ai investi.
Cette arme, je compte bien l’utiliser. Mais je te réserve cette histoire pour la fin.
Mais revenons à ces entretiens qui ne collaient pas. Pourquoi y aller quand même ? Parce qu’on est coincé. Si tu refuses toutes les offres d’une agence, elle risque de ne plus jamais t’appeler. Une porte qui se ferme. Alors tu y vas, le cœur lourd, en sachant très bien que ça ne mènera à rien.
Fais le calcul. Une heure de préparation et de route. Une heure sur place : visite, histoire de l’entreprise, test. Puis 30 minutes à une heure pour rentrer. La dernière fois, sur deux jours, j’ai perdu deux fois trois heures. Et pendant ce temps-là, je préparais le test d’une boîte en robotique qui m’intéressait vraiment.
Ces deux entreprises n’étaient même pas ouvertes à la négociation. Les autres attendaient de voir mes compétences avant d’en parler ; j’ai réussi leurs tests, j’ai pu négocier. J’ai parfois l’impression que, pour certaines agences, le nombre d’entretiens compte plus que la justesse du profil. Et toi, combien d’heures tu as déjà laissées dans des entretiens perdus d’avance ?
Mais ce n’était qu’un échauffement.
« Junior » : la panne intermittente du recrutement
Tu connais ce type de panne qui revient sans prévenir ? Dans la recherche d’emploi, elle a un nom : « junior ».
Il y a un profil de recruteur qui adore te le rappeler. Et qui, dans la foulée, t’envoie des offres bien en dessous de tes compétences. Certaines entreprises, loin de chez toi et fermées à toute négociation, te présentent des conditions modestes comme une chance à ne surtout pas rater.
Sauf que pendant 27 mois, j’ai travaillé en autonomie. J’ai assuré des gardes. J’ai dépanné de l’électrique, du mécanique, de l’hydraulique et du pneumatique. Et je formais en même temps les nouveaux collègues et les étudiants. Former les autres, c’est junior, ça ?
Mon départ n’avait rien à voir avec mes compétences : la collaboration avec un de mes supérieurs ne fonctionnait pas. Ce sont des choses qui arrivent. Mais visiblement, sur un CV, 27 mois pèsent moins lourd que ce que tu sais vraiment faire.
Avec mes deux ans d’expérience, je me situe entre 21 et 22 € de l’heure. Certaines agences me répondent que c’est beaucoup trop. Leur seul argument ? « Mais vous êtes un profil junior. »
Alors posons la question franchement : qu’est-ce qui me sépare d’un gars qui a dix ans d’expérience ? Il fait ce que je fais, depuis dix ans. Parfois, la différence tient à une simple explication sur un système. Parce qu’en électricité, les principes sont les mêmes. En hydraulique, pareil. En pneumatique, pareil. En automate, la logique de programmation est la même. Il suffit de bien l’appliquer.
Un exemple. Dans une entreprise qui travaillait sur des robots, des automates, de l’électricité et de la mécanique, on m’a demandé de rédiger une fiche de maintenance pour un poste à souder automatique. Tout bon. Avec 27 mois, pas dix ans. Alors, qu’est-ce qui change ? Très honnêtement, j’ai parfois l’impression que « junior » sert surtout d’argument pour tirer le salaire vers le bas.
Et ce calcul se retourne contre l’entreprise. Le junior sous-payé accepte, parce qu’il n’a pas le choix. Il prend la place, fait son expérience… et part dès qu’il trouve mieux. Le problème n’est pas réglé, juste temporisé. L’entreprise doit recruter et reformer un nouveau junior, et elle y perd plus de temps que si elle l’avait bien payé dès le départ.
Je l’ai vécu de l’intérieur. Dans mon ancien travail, on n’était ni bien payés, ni bien formés. On nous envoyait seuls sur des machines qui demandaient d’être plusieurs. Sans formation dessus. Avec, parfois, le risque bien réel d’y laisser un membre.
Résultat ? De la frustration, chez moi et chez plusieurs collègues, prêts à partir dès qu’ils trouveront mieux. Et l’usine repartira de zéro : recruter, reformer, réexpliquer ce qui a déjà été expliqué. Un cycle sans fin, qui coûte bien plus cher qu’une augmentation.
Pose-toi la question : qui trouve le job de ses rêves, au salaire de ses rêves, bien formé, et se dit un matin « je pars » ? Personne. Si tous tes besoins sont comblés, tu n’as aucune raison de partir. Tu es content, bien payé, tranquille. C’est du binaire : 1 ou 0.
Et puis vient toujours le moment le plus délicat : celui où on parle d’argent. Et là, j’ai entendu une phrase que je ne suis pas près d’oublier.
« Vos collègues risquent d’être jaloux »
Si tu as déjà négocié un salaire, tu l’as forcément entendue : « On ne peut pas augmenter votre salaire, sinon vos collègues risquent de mal le prendre. »
Avec tout le respect que je dois aux entreprises, ce n’est pas au candidat de régler ça. Le salaire, c’est personnel. Si une entreprise paie mal ses collaborateurs, c’est à elle de revoir ses grilles salariales. Nous, jeunes ou vieux électrons libres, n’avons pas à en porter le poids.
C’est simple comme la loi d’Ohm : une entreprise qui paie mal n’attire pas de bons éléments. Une entreprise qui paie bien en attirera toujours.
Un exemple bête : l’essence. 45 bornes à l’aller, 45 au retour, soit 90 km par jour, avec un litre à 2,30 €. Tu vas le sentir passer. Avec l’inflation, la question du salaire se pose encore plus fort. Et je sais de quoi je parle : un jour, j’ai roulé 2 250 km pour un stage payé 2 € brut de l’heure. J’y reviens plus bas.
Et parfois, tu tombes sur pire qu’un salaire bas : la boîte où le manager essaie tout de suite de te faire croire que la seule marche à suivre, c’est tout pour l’usine. Pas de vie en dehors du travail : juste l’usine. Ceux-là, avec l’expérience, on apprend à les repérer très vite.
Pourtant, à quelques kilomètres de chez moi, il existe un endroit où les règles du jeu sont totalement différentes. Un endroit où ce sont les candidats qui se bousculent.
Feluy : 50 candidats en 48 heures
Tu veux une preuve que bien payer, ça marche ? Regarde le zoning de Feluy, en Belgique, l’un des plus rémunérateurs du pays. Dès qu’une offre y sort sur LinkedIn, elle compte souvent une cinquantaine de candidats en moins de deux jours. Ce n’est pas une blague.
Des collègues qui y ont postulé m’ont raconté leurs entretiens : une salle pleine de monde, tous là pour le même poste. Pourquoi ? Parce que ces entreprises paient très bien, leur réputation les précède, et elles peuvent choisir les meilleurs profils. Et comme par hasard, ce sont aussi des entreprises qui tournent très bien.
J’y suis allé au tout début de ma carrière. On m’a proposé un CDD, et j’ai refusé. Avec ce poste là, je n’aurais pas acquis beaucoup d’expérience. Et en me renseignant, je savais que leurs électromécaniciens en CDI gagnaient bien plus que ce qu’on me proposait. Alors j’ai fait un choix : aller me forger une meilleure expérience ailleurs, quitte à gagner moins, pour revenir tenter ma chance plus tard.
Ce que j’ai retenu de ces entretiens ? L’honnêteté. Ils ne passent pas par quatre chemins. Toutes les conditions sont sur la table, c’est carré, tu sais à quoi t’attendre. Pas de « oui, non, peut-être ». Et surtout pas la phrase culte : « Ici, on est une grande famille », trop souvent là pour faire passer un petit salaire.
Parce que « grande famille », ça veut souvent dire : petit salaire, plein de responsabilités, et l’obligation morale de tout donner « les uns pour les autres ». Même chose avec le mot « convivialité », qui revient dans tant d’offres qui n’ont rien d’autre à proposer. La convivialité ? Heureusement qu’il y en a ! On n’est pas des chiens. Ça paraît bête, mais ce n’est pas un argument de vente.
Pour moi, les gens sont le miroir de nous-mêmes. Sois agressif, et on sera agressif avec toi. Sois poli et courtois, et on le sera avec toi aussi. Il y aura toujours quelques exceptions, des gens qui se croient au-dessus des autres, on ne peut pas l’éviter. Mais une bonne ambiance, c’est la base. Quand le salaire ne suit pas, la convivialité ne paie pas les factures. C’est important, mais ce n’est pas l’essentiel.
Et puis, il y a l’autre extrême.
Cinq fois la même offre : le voyant rouge qui clignote
À l’inverse, les entreprises qui paient mal, tu les repères vite sur LinkedIn : la même offre revient cinq fois en moins de deux ans. Et quand tu vas sur place, tu prends vite la température.
Je te raconte. Une des deux entreprises où j’ai perdu trois heures cherchait un électromécanicien pour la cinquième fois depuis le début de ma carrière. Je me suis dit : peut-être des départs à la pension, toute une génération qui s’en va ? Non. En me renseignant, j’ai vu une équipe de mon âge, ou d’à peine cinq ans de plus.
Comme j’avais d’autres offres, j’ai demandé à négocier. Réponse : non. Et même : « Seriez-vous prêt à revoir vos prétentions à la baisse ? » J’ai dit non. Pour la même distance, je préfère gagner plus ailleurs. Rentabilité maximale, parce que l’inflation ne fait pas de cadeaux.
C’est là qu’on m’a ressorti la phrase légendaire : mon salaire pourrait rendre mes collègues jaloux et créer des tensions. Honnêtement, si tu ne parles pas de ton salaire à ton collègue, qui va le lui dire ? Et si un collègue a dix ans de maison, une seule augmentation et des responsabilités qui n’ont fait que grandir, il est libre de chercher ailleurs ou de renégocier. Le métier est en pénurie.
Au fond, qui sait mieux que toi ce dont tu as besoin ? Les RH ? Souvent, personne ne sait vraiment ce que font les techniciens. Il n’y a que nous qui nous comprenons. C’est marrant, dit comme ça.
Une négociation absurde, ce n’était pas ma première. La plus absurde, je l’avais vécue dans mon ancien travail.
Pompe à vis, pompe à vide : l’évaluation la plus absurde de ma carrière
Mon évaluation salariale. Mon superviseur en face de moi. Je viens d’annoncer un chiffre : 21,50 € de l’heure.
Et il rit.
Pas un sourire poli. Un rire franc, qui frôle la moquerie. Je m’en souviens comme si c’était hier. Mais pour comprendre ce qui s’est joué dans cette pièce, il faut revenir quelques mois en arrière. À une pompe. Et à un mot de travers.
Le mot de travers
Si tu as lu mon article précédent, « Les débuts d’un jeune électromec », tu connais l’histoire. Après plus de 600 jours sur place, mon superviseur m’envoie dans une zone où je ne mets presque jamais les pieds, sur une pompe à vide. Pour éviter un accident grave avec une pompe mal consignée, je prends le temps de sortir les plans. Des plans en allemand. Trouver le bon disjoncteur me prend plus de cinq minutes. Trop long, selon lui. Et en lui parlant, ma langue fourche : je dis « pompe à vis » au lieu de « pompe à vide ».
Une broutille ? Retiens-la. Elle va revenir.
L’hiver où tout a basculé
Les mois passent. Mes responsabilités ne cessent d’augmenter, sans aucune suite logique. Pas de formation : on se débrouille, on apprend à la dure, parfois en se blessant. Alors, avant l’évaluation, je me prépare comme pour un dépannage. Étude de marché. Propositions de recruteurs à l’appui. Un chiffre précis.
Et un mois plus tôt, il y a eu cette nuit. Tempête de neige, aire d’autoroute, une voiture qui est partie dans tous les sens. Je t’en raconterai les détails plus loin. Retiens seulement ceci : ce soir-là, sans veste ni gants, je me battais contre un enjoliveur coincé, les doigts mordus par le froid. Mon compte en banque était au plus bas.
C’est avec cette nuit-là en tête que je suis arrivé à mon évaluation.
Le verdict
J’expose mes arguments. J’annonce mon prix. Il rit.
Puis il déroule. Sur la formation, il me cite un collègue présent depuis plus de quinze ans, qui a attendu huit ans pour obtenir la sienne. Huit ans. Pour trois ou quatre jours de formation. Fais le calcul.
Vient ensuite l’argument massue : « Tes collègues ne sont pas payés à ce prix-là. »
Et devine ce qui ressort de mon évaluation ? La pompe. Le mot de travers. Après plus de 600 jours de travail ensemble, c’est ça qu’on retient.
Mets-toi à ma place une seconde. Plus de 600 jours de travail. Pas une plainte. Des réveils en pleine nuit pour sauver la production. Des blessures, des frôlements avec le pire. Et la seule chose qu’on retient de toi, c’est un lapsus. Un jour où, sur un plan en allemand, tu as mis plus de cinq minutes à trouver le bon disjoncteur… parce que tu voulais travailler en sécurité.
Ich spreche kein Deutsch, comme on dit.
Ça m’a rendu malade. Tellement malade que j’en parle encore aujourd’hui. J’ai senti la colère monter comme rarement dans ma vie. Parce que dans la vie d’adulte, on travaille tous pour donner le meilleur. On essaie. Parfois, on trébuche. Puis on se relève, et on avance. Mais comment avancer avec quelqu’un qui ne retient que tes faux pas ?
Le coup de grâce tombe enfin : « Si on t’augmente de 0,5 %, ce sera déjà énorme. » Présenté comme une faveur. Presque comme une grâce divine.
J’ai ri, moi aussi. Mais dans ma tête, je n’étais plus face à lui. J’étais sur cette aire d’autoroute, dans la neige, les doigts en feu sur cet enjoliveur. Et à cet instant précis, j’ai su que je ne resterais pas.
Ce que je ne savais pas encore, c’est que cette pompe à vis me suivrait jusqu’au bout. Lors de notre dernière réunion, celle de mon licenciement, ce prétexte a refait surface. Encore.
Et le plus ironique ? Dans d’autres entreprises, on m’a testé sur des choses bien plus complexes que tout ce que j’avais fait là-bas. Et on m’a dit que j’étais un génie.
La leçon à retenir
N’oublie jamais une chose : ton manager tient, en partie, ton avenir dans l’entreprise entre ses mains. S’il te juge sur un lapsus plutôt que sur des centaines de jours de travail, quel avenir peux-tu espérer y construire ? C’est un signal. Écoute-le.
Et retiens ceci, surtout si tu débutes : prendre le temps de sortir les plans avant de consigner, ce n’est jamais du temps perdu. Cinq minutes de plus valent toujours mieux qu’un accident. Un bon manager ne te reprochera jamais d’être rentré chez toi avec tes dix doigts.
Ceux qui se plaignent, et ceux qui bougent
Le plus troublant ? Mes collègues. À la pause, ils se plaignaient sans arrêt : les fins de mois difficiles, l’inflation, l’absence d’augmentation. Mais quand je défendais mon salaire, certains me lançaient : « Nous, on n’est pas des crève-la-faim. » Je leur répondais que rien ne les empêchait, avec une expérience bien plus riche que la mienne, de chercher ailleurs ou de faire revaloriser leur salaire. Si personne ne se bat, rien ne bouge.
Moi, j’avais choisi de bouger. Dans cette usine, il fallait trois mois pour décider d’une augmentation. J’ai donc annoncé que sans réponse dans ce délai, je m’en tiendrais strictement à mon contrat, et que je chercherais ailleurs.
J’ai bien fait. Cette évaluation m’a appris une leçon que je n’oublierai jamais : ne jamais attendre que la pomme tombe. Grimper à l’arbre, et aller cueillir le fruit soi-même.
Je suis donc allé voir ailleurs. Et c’était un autre monde : de meilleures conditions de travail, un meilleur salaire. Tout semblait parfait. Sauf un détail.
Le CDI, ce piège doré
Un seul détail m’a freiné : le CDI.
Chez AGC, j’avais décroché une très belle offre, celle dont je parlais déjà dans mon article précédent. Le manager m’a fait passer un test, puis m’a dit que j’étais un génie. Je n’y croyais pas. Un moment rare, avec lui et son brigadier. J’ai d’ailleurs toujours gardé un excellent contact avec lui. Mais il ne pouvait me proposer qu’un CDD.
J’ai refusé. Aujourd’hui encore, je me demande si ce n’était pas la plus grosse erreur de ma jeune carrière.
J’en ai longuement parlé avec un recruteur, sur la route, dans des circonstances que je te raconterai plus loin. Et il avait raison : le CDI est une lame à double tranchant. Il offre une promesse rassurante, « je ne serai pas viré demain ». Mais à y regarder de près, c’est en partie une illusion. Une entreprise qui ne veut plus de toi finira toujours par trouver un moyen de te faire partir. Le CDI garantit surtout une chose : ne pas partir tout de suite.
L’intérim et le CDD, eux, ont deux visages. Le bon : une liberté totale. Sans emploi aujourd’hui, je peux en accepter, tester, découvrir différents sites industriels, me forger une expérience de dingue et faire ensuite un meilleur choix. Le mauvais : des entreprises qui t’utilisent comme bouche-trou une semaine ou deux, ou qui tentent de te modeler à leur sauce, puis cessent de t’appeler, voire te mettent la pression, si tu ne rentres pas dans le moule.
Mais n’oublions pas une chose, mes amis : notre métier est en pénurie. Nous sommes recherchés. Nous pouvons parfois nous permettre de faire la fine bouche. Ton patron te parle mal, mais tu as dix ans d’expérience ? Ton savoir-faire sera peut-être mieux valorisé ailleurs. Tu as le droit de partir.
Quitter un CDI pour un CDD, c’est un pari fou. Je le reconnais. Mais regarde les deux issues possibles. Soit le CDD n’est pas reconduit : tu es forcé d’avancer, de sortir de ta zone de confort, de chercher plus loin. Soit il est concluant, et tu signes peut-être le job de tes rêves. Dans les deux cas, tu bouges.
Mais avant de faire ce pari, il te faudra affronter un adversaire inattendu : les faux amis. Tes proches, tes collègues. Des gens qui t’aiment et veulent te protéger. Et qui te répètent : « Pourquoi partir ? On est bien, là. »
Leurs phrases, tu les connais par cœur. « Ici, c’est bien, c’est tranquille. » « Ailleurs, tu ne sais pas ce qui t’attend. C’est peut-être pire. » « Et la maison ? Et les factures ? »
Sauf que rien ne t’empêche de partir. Rien. Un recruteur te débauche, tu signes, tu prestes ton préavis, et tu t’en vas. Et si l’endroit ne te plaît pas ? Tu recommences. Notre métier est en pénurie. Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs. Un jour ou l’autre, un recruteur viendra frapper à ta porte.
Rester dans un endroit qui ne te plaît pas, en revanche, t’offre une seule certitude. Je l’ai apprise à mes dépens, en refusant ce CDD pour garder mon CDI. La certitude que dans trois mois, rien n’aura changé. La situation d’aujourd’hui se reproduira demain, à l’identique. Encore. Et encore.
J’ai connu un collègue que j’appellerai le Tranquille. Un soir, après le repas offert par l’usine à la fin des grosses maintenances annuelles, il me lâche dans la voiture : « On est bien ici. » Je lui rappelle les manques de respect, la pression, les blessures. Il me donne raison. Sur tout. Puis il ajoute que le repas valait quand même le coup.
Un steak et un bowling. Une seule journée sur 365. La semaine suivante, les mêmes plaintes recommençaient, mot pour mot. Ce n’était pas lui qui parlait. C’était sa peur du changement.
Ce soir-là, je lui ai posé une question. Je te la pose aussi : le jour où l’usine fermera, le jour où on se séparera de toi, qu’auras-tu à vendre en entretien ?
Le mur de l’entretien
Car c’est là que le confort se paie. Après des années dans une entreprise qui ne t’apprend rien, tu arrives en entretien… et tu te prends un mur. GMAO, 5S, SAP, consignation LOTO : jamais vus. On te demande de dessiner un départ moteur ou un démarrage étoile-triangle. Tu sais les lire. Les reproduire, c’est une autre histoire. Je me suis fait avoir, moi aussi. Et en face, le manager pense : dix ans de maison, et il ne sait pas faire ça ?
Alors je me suis formé seul. Des ouvrages techniques, notamment des éditions Dunod, et la formation en électrotechnique de David Redondo, que je recommande sans hésiter. 700 € de ma poche. Ça pique. Mais aujourd’hui, en entretien, c’est exactement ce qui fait la différence.
Si ton entreprise ne te forme pas, voici ma liste :
dessiner toi-même un départ moteur et un démarrage étoile-triangle, pas seulement les lire ;
comprendre les bases d’une GMAO et de SAP ;
connaître la méthode 5S ;
maîtriser la consignation LOTO ;
investir dans des livres et une formation sérieuse, même si ça pique.
J’ai même proposé au Tranquille des entreprises mieux payées, plus proches de chez lui. Sa réponse ? « On est bien, là. »
Voilà le vrai piège doré. Pas le CDI en lui-même. Le confort qu’il installe.
Avec le recul, j’aurais peut-être dû dire oui à AGC. Risquer mon CDI et, temporairement, mes droits au chômage. J’aurais été porté par une tout autre dynamique : un manager et un brigadier qui croyaient en moi, qui m’avaient vu à l’œuvre, qui tenaient à former leurs équipes et qui mesuraient la responsabilité d’avoir entre leurs mains les espoirs de leurs collaborateurs. Je l’ai senti pendant cet entretien. Serais-je encore chez eux aujourd’hui ? Je n’en sais rien.
Ce que je sais, en revanche, c’est où l’immobilité m’a mené : au licenciement. Pas pour une faute grave, mais pour une vision du travail radicalement différente de celle de mon supérieur. On attendait de moi de l’initiative ; les initiatives que je proposais n’étaient pas retenues ; et on finissait par me reprocher d’en manquer. Une impasse de ce genre ne mène qu’à une chose : la confrontation. La mienne s’est soldée par mon départ.
Aujourd’hui, entretien après entretien, je mesure mon niveau, sans vouloir me jeter des fleurs. Lors d’un test en mécanique, électricité et automation, on m’a demandé de rédiger une fiche de maintenance pour une machine alimentée à la fois en énergie hydraulique, électrique et pneumatique : localiser les roulements, expliquer comment et pourquoi les changer, définir chaque étape. Ces choses-là, personne ne me les a vraiment enseignées. Je les ai apprises sur le tas, « à la dure », comme disait mon ancien manager. Aujourd’hui, elles me viennent naturellement. J’aurais pu tenir ce poste en CDD, et peut-être décrocher un CDI ensuite.
La leçon ? Quand une opportunité se présente et que tu la sens, ne la laisse pas filer. Et si le CDD ne débouche sur rien ? Tu cherches autre chose, c’est tout. Avec un budget géré en bon père de famille, un mois sans emploi ne te met pas à la rue. Tu as le temps de chercher.
Encore faut-il savoir comment chercher. Et ce n’est pas si compliqué : un bon profil LinkedIn, un peu de culot, et l’art de créer des situations auxquelles ton interlocuteur ne s’attend pas. C’est souvent là que tout bascule, au moment où il se dit : « C’est lui qu’il me faut. »
Car on retient l’inattendu, jamais l’ordinaire. Imagine un grand joueur de foot qui entre sur le terrain, se met en ligne et chante l’hymne national : personne ne s’en souviendra. Qu’il trébuche en entrant, ou qu’il s’accroche avec un adversaire, et on en parlera pendant des années. Je ne te conseille évidemment pas la bagarre ! Mais sortir de l’ordinaire, c’est ce qui marque les esprits. Pour moi, tout est là : créer le déclic.
La sécurité d’un CDI, j’en connais la valeur. Parce que je sais exactement ce que coûte son absence. Je l’ai payée au kilomètre.
2 250 km à 2 € de l’heure
Revenons à ces 90 km par jour. Parce que l’essence, ce n’est que la partie visible. Il y a aussi la voiture qui s’use : pneus, freins, vidanges, entretien.
Je connais ça par cœur. À l’époque, j’ai accepté un stage de 5 semaines sur le site de NLMK : 45 km à l’aller, 45 km au retour, bien plus loin qu’un autre site industriel à côté de chez moi. Pourquoi ? Pour apprendre. Je savais que j’y apprendrais beaucoup plus. Horaire de jour, de 7 h à 15 h 30, donc en plein dans les heures de pointe : il me fallait facilement entre 1 h et 1 h 10 de route à l’aller, et autant au retour.
Sauf qu’à l’époque, j’étais demandeur d’emploi et en formation. Pour espérer toucher le chômage, il fallait d’abord un an d’attente. Et j’arrivais à un âge où je n’avais plus droit à cette indemnité. Résultat : je touchais 2 € brut de l’heure, environ 400 € brut par mois. Grâce au syndicat, j’ai fini par recevoir mes indemnités… un an plus tard. Ça fait toujours du bien, mais sur le moment, je ne les avais pas. Certains mois, je me demandais si j’allais pouvoir manger, ou mettre de l’essence pour aller en cours. L’essence était un peu moins chère qu’aujourd’hui, entre 1,80 et 1,90 € le litre. Et pourtant, je faisais un plein par semaine.
Sors ta calculatrice. 90 km par jour pendant 5 semaines : 2 250 km, rien que pour ce stage. Carburant, pneus, freins, entretien : chaque kilomètre a un coût bien réel. Et quand tu n’es payé que 2 € brut de l’heure, ces 2 250 km font mal. Très mal.
C’est aussi pour ça que j’ai refusé leur offre d’emploi ensuite. J’ai préféré une entreprise à 27 km de chez moi, qui payait plus que ce qu’on me proposait là-bas. Moins de route, plus de salaire : rentabilité maximale. On ne va pas se mentir, ça compte énormément.
La nuit où mon pneu a éclaté
Et la voiture, elle, ne pardonne rien. J’en ai fait l’expérience une nuit d’hiver.
Quand tu es ouvrier, tu reçois un pécule de vacances annuel. Ce qu’on te dit moins, c’est qu’en fin décembre, l’usine s’arrêtait deux semaines. Deux semaines où tu dois poser tes congés. Deux semaines sans salaire, puisque ton pécule t’a déjà été versé. Si tu as géré en bon père de famille, tu as de la marge. Sinon…
Cette année-là, juste avant l’évaluation salariale où l’on m’a refusé une augmentation, ma voiture réclamait son entretien et de nouveaux pneus. Et une valve commençait à me causer des soucis.
Un soir de tempête de neige, je rentre d’un poste de 14 h à 22 h. Sur l’autoroute, la valve laisse fuir l’air. Puis le pneu éclate. 23 h 30 : me voilà sur la bande d’arrêt d’urgence, dans la neige. Par je ne sais quel miracle, j’atteins une aire d’autoroute. Je sors la roue de secours, je la monte, je repars. Sans savoir qu’elle était voilée.
Un cauchemar. J’ai dû recommander des pneus. Mon compte en banque était au plus bas.
Le mois suivant, j’avais la niaque, et une certitude : l’argent est un outil. Si j’en avais eu davantage, cette nuit m’aurait beaucoup moins tracassé. Car si tu ne peux pas venir travailler, il n’y a pas de pardon. Ton employeur ne s’en soucie pas. Ton manager non plus. Et si tu ne viens pas, tu n’es pas payé.
Mais l’argent n’est que la moitié du problème. L’autre moitié, une fois perdue, tu ne la récupères jamais.
Le temps, la seule chose qu’on ne te remboursera jamais
Pourquoi je suis aussi à cheval sur le temps ? Parce que chaque minute compte. Toi aussi, technicien, tu connais la routine : la route, les vestiaires, la route encore. Moi, j’ai même monté ma propre salle de muscu à la maison pour ne plus perdre 20 à 30 minutes à chaque séance. Alors quand un poste m’impose une heure de trajet en plus, je le sens passer.
Et méfie toi d’une phrase que les recruteurs adorent : « Si c’est un problème de distance, on vous paie le trajet. » Être payé pour la route, c’est bien. Mais ça ne te rendra jamais le temps perdu. On compte toujours la distance en kilomètres, jamais l’heure que certains mettent pour venir et l’heure pour rentrer.
Et ces fameuses 30 minutes de route ? Elles n’existent presque jamais. Google Maps t’annonce 30 minutes, mais il y a toujours une marge d’erreur : en vrai, c’est plutôt 35 à 40. Et si le trajet de base fait déjà 35 ou 40 minutes, ajoute encore 10 à 20 minutes selon le trafic et ton heure de départ.
L’argument suivant, je le connais par cœur : « Mais vous travaillerez en horaire à pause, il n’y aura pas de trafic. » Sauf que tu n’es pas le seul à faire les pauses. Il y a moins de monde sur la route, c’est vrai, mais il y en a quand même. Et ça suffit parfois à te faire perdre 10 à 15 minutes de plus.
Après tout ça, j’avais besoin d’un entretien qui valait le coup. Il est arrivé. Et tu sais déjà comment cette histoire se termine… ou presque.
L’entretien parfait… ou presque
Cet entretien là, je le voulais vraiment. Sur le papier, c’était perdu d’avance : ils cherchaient dix ans d’expérience, j’en ai 27 mois. Mais la recruteuse trouvait que mon profil collait complètement. Alors j’y suis allé, comme Jules César.
Les questions sont tombées du tac au tac. Et une par une, j’ai répondu :
électricité et électrotechnique : bon ;
automates : bon ;
hydraulique et mécanique : bon ;
quelques questions sur les robots : bon ;
l’épreuve pratique, rédiger une fiche de maintenance pour un poste à souder automatique : réussie.
Pas une erreur. Pas une hésitation. Moi-même, j’étais étonné. Je suis ressorti avec ce sentiment rare, celui du dépannage réussi du premier coup. Ça l’a fait. Honnêtement, ça l’a fait.
Puis le téléphone a sonné. Tu connais déjà la phrase : « Les RH ont dit non. » Sans plus d’explications.
Moi, une panne sans cause, je ne la laisse jamais comme ça.
La vraie raison du « non »
Un « non » sans explication, c’est comme une panne sans code défaut. Impossible de réparer. Impossible de progresser.
Alors j’ai hésité. Longtemps. Parce que la règle tacite est connue de tous : quand tu passes par un recruteur, tu ne le doubles pas. Sinon, il ne travaillera plus avec toi. Je ne vais pas mentir : au début, j’avais un peu peur.
Puis j’ai repris les faits, un par un. Une recruteuse m’ajoute sur LinkedIn et me propose un poste. Je réussis tous les tests. Elle m’appelle : moins d’une minute, « les RH ont dit non ». Rien d’autre. Entre nous, aucun contrat. Aucune exclusivité. Juste la plus belle opportunité que j’avais eue, en train de me glisser entre les doigts.
Alors j’ai décroché mon téléphone. Et j’ai appelé l’usine moi-même.
Quand la recruteuse m’a rappelé, une phrase m’est restée : « Je ne suis pas très contente. » Je comprends son point de vue : quand un candidat contacte directement l’entreprise, l’agence risque de perdre sa commission. Mais la balance n’est pas la même des deux côtés. Pour elle, je suis un candidat parmi d’autres. Pour moi, ce poste, c’est de l’expérience, un salaire pour subvenir aux besoins de ma famille, la stabilité de mon foyer. Je suis un adulte qui paie ses impôts, entretient sa voiture et va travailler tous les jours, parfois à des horaires qui détruisent le sommeil. Quand on réussit un test de A à Z, on ne peut pas accepter un « non » sans comprendre.
Et ce coup de fil a tout changé. Car c’est là que j’ai appris la vérité. Accroche toi.
Ce n’étaient pas les RH qui avaient dit non. C’était le responsable maintenance que j’avais rencontré. Ses raisons : je n’avais pas dix ans d’expérience, je n’avais peut-être pas vu assez de cas. Et surtout, il craignait que je ne m’entende pas avec les anciens.
L’intégration est importante, je le comprends. Mais dans certaines entreprises où les anciens sont nombreux, accueillir un jeune semble faire peur. À croire qu’on débarque de Mad Max, torche à la main, pour révolutionner l’usine et même la repeindre ! Comme si on venait d’une autre galaxie pour tout casser.
Non. On est des personnes normales, polies et courtoises. Personnellement, j’adore travailler avec les anciens : ce sont des mines de savoir, et je me suis toujours bien entendu avec eux. J’ai aussi vu des jeunes, avec d’autres standards et d’autres méthodes, apporter beaucoup à une équipe d’anciens. Les deux se complètent.
Et quand tu réponds juste à tout un test, c’est difficile d’entendre ensuite « on cherchait quelqu’un avec dix ans d’expérience ». Une question me trotte encore dans la tête : dans ce cas, pourquoi m’avoir convoqué ?
Sans cet appel, je n’aurais jamais connu la vraie raison. Je n’aurais rien appris pour mon prochain entretien. Et si le responsable acceptait de m’écouter, j’aurais peut-être encore une chance de lui prouver le contraire.
Fais le calcul. Au pire, j’aurai perdu une recruteuse parmi tant d’autres. Au mieux, j’aurai décroché le poste de ma vie. Après mon appel, sa journée a continué : elle a sûrement contacté un autre candidat, et c’est tout. Si elle ne veut plus travailler avec moi, aucun problème. Moi, entre-temps, j’aurai tenté ma chance.
Ce que l’école ne t’apprend pas
Personne ne nous apprend à aller chercher le job de nos rêves. On étudie pour l’obtenir, mais on découvre à la dure comment le décrocher. Et nous, les jeunes, sommes souvent encore trop scolaires : « la dame a dit non, elle n’était pas contente », alors on s’arrête là.
Si tu te retrouves dans ma situation :
vérifie d’abord que tu n’as signé aucun contrat d’exclusivité avec l’agence ;
demande toujours la raison précise d’un refus : c’est ta meilleure source de progression ;
si l’agence ne te la donne pas, contacte poliment l’entreprise ;
reste respectueux avec tout le monde, recruteur compris ;
et souviens-toi : personne ne défendra ta candidature mieux que toi.
Mais tous les recruteurs ne se ressemblent pas. Et l’un d’eux allait me prouver qu’une seule journée peut tout changer.
Le recruteur que je n’oublierai jamais
À ce stade, tu pourrais croire que je mets tous les recruteurs dans le même sac. Je l’avoue, en relisant ces lignes, mon regard a peut-être été un peu dur. Car ce récit ne serait pas honnête sans cette histoire-là.
Un jour, je devais me rendre à un entretien. Problème : ma voiture me lâche. Pas de véhicule, pas d’entretien. L’occasion semblait perdue.
C’est alors que le recruteur m’a fait une proposition que je n’avais jamais entendue : venir me chercher lui-même, m’emmener à l’entretien, puis me ramener chez moi. Sur sa propre journée de travail.
Pendant le trajet, il ne s’est pas contenté de conduire. On a discuté. Il m’a préparé, conseillé, coaché avant même que je franchisse la porte de l’entreprise. Il a vraiment travaillé dur pour moi. Ce jour-là m’a profondément marqué.
Et il n’était pas un cas isolé.
Une autre fois, c’est une recruteuse qui m’a pris de court. Une dame d’une grande gentillesse qui, au lieu de chercher à me placer à tout prix, m’a donné des clés. Des astuces de négociation. Les signaux qui trahissent un manager toxique avant la signature. Les pièges des mauvaises entreprises. Et surtout, la méthode pour trouver le bon matchmaking : ce poste où ton profil et l’entreprise s’emboîtent comme deux connecteurs faits l’un pour l’autre.
Ces deux-là m’ont montré l’autre face de la pièce. Le yin et le yang du recrutement. D’un côté, ceux pour qui tu n’es qu’un chiffre, une case à remplir. De l’autre, ceux qui font ce métier par passion, presque par altruisme, pour aider réellement les gens. Et ça, crois-moi, ça se sent tout de suite.
Je peux paraître très remonté dans cet article. Mais ce serait une erreur de tous les mettre dans le même panier. Dans ce métier, certains nous voient comme des chiffres ; d’autres, comme de vrais êtres humains. Et c’est ça qui est beau.
Ces recruteurs-là, qui t’écoutent vraiment, sont de véritables mines d’or. Si tu en croises un, garde précieusement son numéro. Celui qui est venu me chercher, en tout cas, je ne l’oublierai jamais.
Ce trajet, d’ailleurs, ne s’est pas arrêté aux conseils. Sur le chemin du retour, il m’a fait une confidence qui m’a glacé.
Ces managers qui crient
Dans certaines usines, m’a-t-il expliqué, des managers « vieille école » crient encore sur leurs équipes. L’un d’eux parlerait même à ses collaborateurs comme à des chiens.
J’en suis resté sidéré. À part tes parents, qui a le droit de te parler sur ce ton ? Chez toi, tu es un adulte libre. Tu fais 30 à 40 minutes de route chaque matin. Et une fois passé la porte de l’usine, tu deviendrais le prisonnier d’un autre adulte ? Crier ne règle aucune panne humaine. Ça crée de l’anxiété, de la rancune, et des techniciens qui n’ont qu’une envie : partir.
L’autre méthode existe. Mon meilleur ami, manager de maintenance, l’a appliquée. Encore jeune dans la fonction, il fait face à un technicien bien plus âgé qui a laissé filer une journée entière, alors que tout était prêt, permis compris. Lui ne hausse pas le ton. Il expose les faits, les conséquences pour la production, et les sanctions si ça se reproduit. Calme. Clair. Ferme.
À l’inverse, j’ai vu dans mon ancien travail ce que coûte le laisser-faire. Un ancien s’en prenait aux jeunes, à commencer par mon ancien binôme, dont il jalousait le salaire de bachelier. Personne ne l’a jamais recadré : son propre ancien binôme était devenu le supérieur. Avec moi, il a essayé aussi. Je lui ai fait comprendre, calmement mais fermement, que ça s’arrêtait là, et que sinon j’irais voir la hiérarchie. Il s’est refroidi d’un coup.
Un collègue m’a même raconté qu’ailleurs, une victime de harcèlement avait porté plainte. La police est venue à l’usine, et l’affaire s’est soldée par une amende. Le harcèlement n’est jamais une fatalité.
Pourquoi je te raconte tout ça dans un article sur la recherche d’emploi ? Parce que le manager que tu rencontres en entretien sera celui qui gérera ces situations demain. Un bon manager est juste, ferme, empathique, et sait trancher sans favoritisme. Et ça, tu peux commencer à le détecter dès l’entretien.
L’entretien, ce diagnostic à double sens
On l’oublie souvent : un entretien, ce n’est pas seulement l’entreprise qui t’évalue. C’est aussi toi qui l’évalues. Et les indices sont partout, pour qui sait les lire.
L’attitude du manager, d’abord. Sa manière de te parler en entretien annonce souvent la manière dont il te percevra une fois en poste. L’atelier, ensuite. Rangé ou en désordre ? Un simple coup d’œil en dit long sur la culture d’une maintenance.
Le manager qui voulait transmettre
Le jour où j’écris ces lignes, j’ai passé un entretien que je ne suis pas près d’oublier. Dès les premières minutes, je l’ai senti : cet homme aimait transmettre.
Il m’a présenté plusieurs équipements électriques. À moi de les identifier, de comprendre leur fonction, de la décrire. Puis il m’a parlé de mon ancien travail, et m’a demandé d’expliquer la machine sur laquelle j’intervenais le plus : l’extrudeuse.
À l’époque, j’aurais eu bien du mal à l’expliquer clairement. Mais depuis, je me suis formé. J’ai observé, posé des questions aux opérateurs, discuté avec eux. Et là, face à lui, plus je déroulais mon explication, plus je réalisais que je comprenais le process. Lui-même me l’a confirmé : j’avais parfaitement saisi le fonctionnement. Avec quelques lacunes, évidemment. Mais cet échange m’a fait grandir.
Tu connais ce sentiment ? Tu rencontres quelqu’un que tu ne connais pas, qui ne te connaît pas, et pourtant tu sens qu’il ne te juge pas. Qu’il cherche à t’aider. Qu’il est profondément humain. Je venais de le vivre. Un homme honnête, franc, clair sur ce qu’il voulait et ce qu’il ne voulait pas.
L’ingénieur qui voulait un technicien autonome en trois jours
À l’opposé, il y a eu cet autre entretien. Un ingénieur m’explique le poste. Je lui demande comment se passerait mon intégration. Sa réponse : « Je veux que dans trois jours, tu sois parfaitement autonome. »
Soyons justes : pour certains profils très expérimentés, c’est peut-être envisageable. Mais pour un deuxième emploi, dans une nouvelle usine, avec de nouvelles machines ? C’est, à mon sens, tiré par les cheveux. Et ce genre de réponse dit souvent beaucoup de la place qu’on laissera à la formation.
Quand on croit en toi
Ce sentiment d’être tiré vers le haut, je l’avais déjà connu chez AGC. Le manager et son brigadier m’avaient offert un véritable cours d’une heure. Le lendemain, je suis retourné dans mon ancienne entreprise gonflé à bloc. Et ce jour-là, j’ai fait des choses incroyables.
Ça paraît bête, mais c’est la vérité : quand quelqu’un croit en toi, tu peux faire des miracles. Et quand personne ne croit en toi, tu peux aussi faire des désastres.
Alors, lors de ton prochain entretien, garde l’œil ouvert. Quelques signaux à observer :
l’entreprise est-elle ouverte à la négociation, ou tout est-il figé d’avance ?
le manager t’explique-t-il les choses, ou se contente-t-il de te tester ?
comment parle-t-il de l’intégration et de la formation ?
l’atelier est-il ordonné ou en désordre ?
ressors-tu de l’entretien grandi, ou rabaissé ?
Et toi, technicien, tu aurais fait quoi ?
Voilà où j’en suis. La chasse continue, et l’histoire n’est pas terminée. La suite s’écrit en ce moment même. Une chose est sûre : je ne lâcherai rien.
Et la suite, justement, je m’apprête à l’écrire d’une manière que personne n’attend d’un garçon de la génération Z.
Pas de mail. Pas d’agence. Pas de formulaire en ligne. Je vais déposer mon CV en main propre. Frapper à la porte, serrer une main, regarder mon interlocuteur dans les yeux. Avec du cran, et tenter ma chance, comme on le fait depuis plus de deux mille ans.
L’idée ne vient pas de nulle part. C’est l’un des conseils que m’avait glissés le recruteur qui était venu me chercher en voiture. Un jeune qui se présente en personne, aujourd’hui, ça surprend. Ça détonne. Ça marque. Exactement ce déclic dont je te parlais.
Le calcul est vite fait. Dans le pire des cas, j’aurai perdu deux heures à faire le tour de quelques entreprises. Dans le meilleur, mon téléphone sonnera de nouveau. Et cette fois, peut-être, pour un oui.
Au fond, le recrutement, c’est une grande aventure. Et la mienne ne fait que commencer.
Maintenant, j’ai besoin de toi. Tu as déjà vécu ce genre de situation avec une agence ? Tu aurais appelé l’entreprise, toi aussi ? Et le CV en main propre, tu oserais ? Ou tu penses que j’ai fait une erreur ?
Je suis encore jeune, et beaucoup d’entre vous ont plus d’expérience de terrain et de vie que moi. Dis-le-moi en commentaire : vos retours m’intéressent vraiment.
Et moi ? Je suis toujours à 120 sur l’autoroute. Mais cette fois-ci, dans les enceintes, c’est
Architects - "Little Wonder" (feat. Mike Kerr) (Full Album Stream)
electrotechnique
Jeune électromécanicien de 2 an d'expérience j'ai eu l'occasion de travaillé dans le secteur de la chimie
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