
La Vie D'un Electro-Jeune
La Vie D'un Electro-Jeune
Les débuts d'un jeune électromécanicien
Bonjour, je m'appelle Zacharie. J'ai 28 ans. Je suis électromécanicien.
Et le 21 août 2026, on m'a licencié parce que je n'étais « pas assez autonome ».
Moi. Celui qu'on envoyait seul sur les pannes presque dès le premier jour. Celui qui formait les nouveaux. Celui qu'on réveillait à 2 heures du matin pour sauver l'usine.
Si vous êtes technicien, vous connaissez ce sentiment. Le matin où vous arrivez en héros, parce que la veille, vous avez trouvé la panne qui paralysait toute une ligne. Et l'autre matin, celui où une panne vous résiste, où les regards se durcissent, où vous devenez en quelques heures la bête noire de l'atelier. Entre ces deux matins, il n'y a qu'une seule chose : une panne.
Tout a commencé le 10 juin 2024, quand j'ai franchi pour la première fois les portes d'une usine chimique, avec une envie immense d'apprendre.
Dans les lignes qui suivent, je vais vous raconter le jour où j'ai senti les lames d'un broyeur glisser vers mes doigts. Le matin où l'on a tenté de me voler ma première panne. Le manager en or qu'on a licencié avec un sourire de joker. Le lapsus de quelques secondes qui m'a coûté une augmentation. Et pourquoi, le jour de mon licenciement, j'ai ressenti une délivrance.
Je sais que nous sommes nombreux à vivre ça. Trouver son premier emploi, c'est un peu comme choisir un cheval avant la course. Certains tombent tout de suite sur le bon. D'autres sur le mauvais. Et puis il y a ceux qui, comme moi, croient avoir trouvé un presque bon cheval… avant de découvrir qu'il n'a que trois pattes. La vie n'est pas un long fleuve tranquille.
Je n'écris pas pour régler des comptes. J'écris pour toi qui lis ces lignes après une journée de trop, les mains encore noires de graisse, en te demandant si c'est toi le problème.
Ce n'est pas toi. Et tu n'es pas seul.
Et j'écris aussi pour toi, le technicien discret. Celui qui parle peu, qui préfère une armoire électrique à une réunion, qui garde ses doutes et ses astuces pour lui. Je t'ai croisé dans chaque atelier. Cette histoire, c'est un peu la tienne aussi.
L'homme sans qui rien n'aurait commencé
Avant l'usine, avant les pannes, avant tout ça, il y a un homme. Sans lui, je ne serais pas électromécanicien. Il s'appelle Julien.
À une époque, je voulais devenir para-commando. Je m'entraînais corps et âme. Je partais courir alors que je n'avais aucune endurance. Je ne savais même pas faire une traction.
La maintenance ? Dans ma tête, c'était réglé : ça payait mal. Et de toute façon, j'en étais incapable.
Et puis Julien est arrivé. Il m'a expliqué. Il m'a montré la voie. Il m'a prouvé qu'on pouvait bien gagner sa vie comme technicien de maintenance.
Aujourd'hui, j'ai prouvé que j'en étais capable. Et sans lui, rien de tout ça n'aurait existé.
Julien est un grand homme, plein de projets. L'un d'eux, vous l'avez sous les yeux : vous êtes en ce moment même sur son site.
Il l'a créé avec une idée simple : unir les techniciens. Tous ceux qui travaillent de leurs mains, dans l'industrie ou ailleurs. Nous rassembler. Partager nos expériences. Parce que c'est en transmettant qu'on avance, qu'on se crée un réseau, qu'on s'entraide. Et qu'on devient plus forts, ensemble. Cette idée m'a profondément marqué.
Ça faisait des mois qu'il me demandait d'écrire un article. J'ai toujours reporté. Aujourd'hui, j'ai senti que c'était le moment.
Parce que j'ai vu passer tant de monde. Des jeunes, des anciens. Des intérimaires, des CDD, des CDI. Des gens arrivés avec de l'espoir plein les yeux. Certains sont repartis, poussés dehors par un licenciement ou une restructuration, leurs rêves sous le bras.
Cet article, je l'écris aussi pour eux. Pour porter leur voix. Et pour toi, qui hésites à te lancer ou qui te poses des questions.
Julien, si tu lis ces lignes, et tu les liras sûrement puisque c'est toi l'admin : merci. Pour tout.
Maintenant, laissez moi vous raconter comment tout a commencé.
Là où les anciens m'ont tout appris
Pour comprendre la suite, il faut savoir d'où je venais.
J'ai fait mes stages dans la sidérurgie. Un monde rude, qu'on dit dur avec les jeunes. C'est pourtant là que j'ai été le mieux accueilli. J'ai travaillé avec des vieux de la vieille, des gars qui avaient connu la guerre froide et la chute du mur de Berlin. Et ils avaient envie de transmettre.
Chez John Cockerill, j'ai trouvé mon sensei : Marcel. S'il lit ces lignes, qu'il sache que je n'ai rien oublié.
Chez NLMK, les électriciens se sont fait un plaisir de m'apprendre leurs techniques. Puis ils m'ont confié au sous-traitant XLG, auprès de Pedro et Polo, deux Portugais incroyables, un jeune et un ancien. Ils me faisaient rire chaque jour. L'ancien m'a même raconté sa vie sous la dictature de Salazar. Pour un passionné d'histoire comme moi, c'était un trésor.
Quand un ancien me lance que les jeunes n'ont rien vécu, j'adore lui répondre : « Oui, je sais, je n'ai pas fait la guerre froide. » Et on finit toujours par en rire. Les anciens sont des mines de savoir, au sens figuré, et parfois même au sens propre. Chaque discussion avec eux est un cadeau.
En cinq semaines, trois entreprises m'ont proposé du travail : XLG, NLMK et John Cockerill. J'ai refusé, le cœur serré. Une heure à une heure et quart de route, et un salaire plus bas que celui de l'usine chimique. Sur le papier, le choix était évident.
Sur le papier seulement.
On m'avait promis une formation. Elle n'est jamais venue.
On m'avait promis une formation. Je l'ai attendue. Elle n'est jamais venue.
Mes trois premiers mois, je les ai passés en horaire de jour, à côté de collègues qui n'avaient pas envie de me former. Et qui avaient toujours raison.
Puis on m'a lâché. Officiellement, je faisais binôme avec un ancien. En réalité, il refusait de me former, pour une raison qui tenait en une phrase : il n'était pas payé pour ça.
Alors j'ai fait ce que font tant de jeunes techniciens livrés à eux-mêmes. J'ai appris seul. J'observais, je questionnais, je fouillais. Chaque armoire électrique, chaque circuit hydraulique devenait une énigme. Je me cognais, je me faisais des bleus, des blessures. Je me trompais, et parfois, on me réprimandait pour ça. Mais ça ne m'a pas empêché de continuer, d'avancer, et de gérer mes propres pannes, une à une. Pourtant, quand c'est votre premier emploi, la volonté ne suffit pas toujours. Il arrive un moment où l'on se heurte à un mur, et où personne n'est là pour vous montrer la porte.
Dans ce brouillard, j'ai eu deux bouées. Julien, mon meilleur ami depuis des années, déjà technicien, qui me glissait ses astuces. Et les livres des éditions Dunod, en électricité, en hydraulique et en pneumatique, que je recommande à tous ceux qui débutent. Ils m'ont appris ce que l'usine ne prenait pas le temps de m'enseigner.
Mais les livres ne vous apprennent pas tout. Certaines leçons, on les apprend dans sa chair. La mienne a failli me coûter mes doigts.
Le jour où j'ai failli perdre mes doigts
Certains chefs ont été « élevés à la dure ». Et parce qu'ils en ont souffert, ils estiment que vous devez en souffrir aussi. Comme si la difficulté était une méthode pédagogique. Elle ne l'est pas. Elle fait perdre du temps, de l'énergie. Et parfois, elle fait couler le sang.
Former quelqu'un, c'est perdre un peu de temps aujourd'hui pour en gagner énormément demain. J'ai vécu l'inverse : on a gagné du temps sur mon dos à court terme, et tout le monde y a perdu à long terme.
On m'envoyait partout, sur tout. Et puis il y a eu ce jour, devant un broyeur.
Je devais remettre en place une entretoise prise au serrage. Un travail qui se fait à deux, au minimum. Mais mon chef en avait décidé autrement : seul et sans explication, ce serait plus rapide. Et surtout plus formateur. « À la dure », comme il disait.
Je ne savais pas comment la remettre. L'entretoise est passée dans le serrage, et je me suis retrouvé coincé derrière. En voulant la dégager, je l'ai bloquée. La pièce était lourde. Moi, en porte-à-faux, les bras tendus, je la retenais du bout des doigts, à la limite de mes forces.
Et elle glissait. Elle glissait sur les lames du broyeur, tout juste réaffûtées. Même à travers mes gants, je sentais le tranchant avancer, comme une guillotine prête à me sectionner les doigts. Vous connaissez peut-être cette seconde où l'on comprend qu'on ne contrôle plus rien.
J'en suis ressorti avec une belle coupure et des bleus. J'aurais pu en ressortir sans doigts.
La réaction de mon chef ? « Oui, Zacharie, il faut faire attention. » Rien de plus. Les mots de ceux qui n'assument pas.
Au bout de six mois, on m'a proposé la garde. J'ai d'abord refusé : je savais que ce n'était pas encore dans mes cordes. Puis j'ai décidé de l'assumer, pour progresser. Les premières fois, le stress me serrait la gorge à chaque sonnerie du téléphone. Peu à peu, l'expérience a remplacé la peur.
Les erreurs nous forgent, c'est vrai. Mais personne ne devrait avoir à risquer ses mains pour apprendre son métier.
Puis on m'a donné un nouveau binôme. Je ne savais pas encore à quel point nous étions différents.
« Oui, mais tu vas travailler dehors »
Ensuite, on m'a associé à un collègue de mon âge. Même âge, même métier, même génération. Mais pas le même regard sur l'usine.
Lui y avait tout fait : ses stages, son job étudiant, puis son embauche. Il devait devenir fiabiliste. On l'a mis technicien. Il n'a jamais protesté. Quitter l'usine lui faisait peur : c'était le seul monde qu'il connaissait. Pour lui, la hiérarchie avait toujours raison. Là-bas, je l'appelais le fils de l'usine.
Et pourtant, quel technicien. Un bachelier en électromécanique, un vrai génie de la maintenance. Ses conseils techniques valaient de l'or. Mais pour tout le reste, pour la vie, il valait mieux ne pas l'écouter.
Un jour, je lui ai parlé d'un poste chez Total, à Feluy. En Belgique, Feluy, c'est le Graal : l'un des zonings les mieux payés, celui où tout le monde rêve d'entrer. Il faudrait presque tuer quelqu'un pour y décrocher une place.
Sa réponse ? « Oui, mais tu vas travailler dehors. Il va faire froid. »
J'ai ri. Un rire jaune. Moi qui avais fait mes armes dans la sidérurgie, où le froid fait partie du métier.
Au début, pourtant, on s'entendait très bien. C'est pour ça que je n'ai rien vu venir. Ce sont les autres nouveaux qui m'ont ouvert les yeux : c'était toujours moi qui faisais le plus.
Alors j'ai commencé à remarquer. Le coursier ? Moi. Le dégraissage ? Moi. Le sale boulot ? Toujours moi. Et lui, face au superviseur de maintenance avec qui il travaillait depuis des années, ne disait jamais non. Il trouvait toujours une phrase pour le défendre. Même l'indéfendable.
Puis il est devenu team leader. Et franchement, on était contents pour lui. On trouvait qu'il le méritait.
C'est là que tout a basculé.
Le travail salissant ? Délégué. Les chantiers intéressants ? Pour lui. Il avait toujours eu tendance à avoir raison sur tout. Mais maintenant, il avait le pouvoir de l'entreprise derrière lui, et ça empirait de semaine en semaine. Quand vous êtes le seul à tout dégraisser à la spatule, encore et encore, ce n'est plus la fatigue qui vous gagne. C'est l'usure.
Je me souviens d'un vendredi. Poste 14-22. Toute la journée, je l'ai regardé partir sur une tâche, croiser un collègue, discuter une heure, revenir, se laisser happer par un détail sans importance. Ce jour-là, il y avait une pompe à changer. Elle a attendu.
21 heures. Il reste une heure de poste. Et là, il décide de lancer le gros chantier. 21 h 30 : il faut tout faire ce soir, l'installation redémarre lundi.
Lui habitait à côté de l'usine. Il rentrait à vélo. Personne ne l'attendait.
Moi, j'avais une femme qui m'attendait. Et trente à quarante minutes de route, dans le noir, dans le froid, dans la fatigue.
Je l'ai regardé, et j'ai dit non. Ce travail était prévu dans la journée, c'était dans la journée qu'il fallait le faire. Lui est resté, sans compter ses heures. Moi, je suis rentré retrouver ma vie.
Mon premier stagiaire, Massimo, est revenu plus tard comme étudiant. Nous l'avions formé à deux, puis il passait son temps avec moi. Arrive la grosse maintenance annuelle, la deuxième pour moi. Je demande à mon team leader ce qu'il faut faire.
Silence.
Pas un mot, pas une consigne. Je devais tout deviner. Même Massimo trouvait mes propositions plus justes que les siennes.
On pourrait croire à une histoire d'ego. Ce n'en est pas une. C'est de la logique. Une équipe qui se parle avance en confiance. Une équipe qui se tait avance au mektoub. Elle perd du temps. Et un jour, elle provoque l'accident qu'on aurait pu éviter.
Et puis il y a eu cette nuit-là.
La veille d'un jour de congé, je n'arrivais pas à dormir. J'ai fini par me mettre en pyjama, m'allonger, les deux mains jointes contre la joue.
Et le téléphone a sonné.
2 heures du matin. Une garde. Mon manager ne savait même pas que j'étais en congé. J'appelle mon team leader : « Oui, oui, il faut y aller. » Alors je reprends la voiture et je fonce, dans les limites légales évidemment, pour aller sauver l'usine.
Le problème ? Une partie du toit s'était effondrée.
Je suis électromécanicien. J'entretiens et je dépanne des machines de production. Je ne suis pas couvreur. Mais dans sa tête, l'usine passait avant tout. Même avant le bon sens.
Un autre vendredi soir, 21 h 50. Mon téléphone sonne encore. Cette fois, c'est le superviseur de maintenance. Il n'arrivait jamais à joindre mon team leader, qui ne décrochait jamais. Alors il passait par moi, sur WhatsApp. Trente minutes de conversation entre eux deux. Sur mon téléphone. Avec mon forfait.
J'ai posé la seule question qui comptait : est-ce que je dois rester ? En cas d'accident hors des heures, il faut pouvoir justifier sa présence. Et chez moi, ma femme m'attendait.
Sa réponse : « Moi, Zach, je fais partie d'une génération de gens qui restaient. »
Une phrase qui ne veut rien dire. Aucune consigne, aucune demande. Juste une façon de montrer sa supériorité.
Pourtant, c'est simple. Je viens, je fais mes huit heures. Si on me demande de rester, je reste. Si on ne me demande rien, je rentre. Je ne reste pas pour le plaisir : j'ai une vie en dehors du travail. S'il m'avait dit « Zach, j'aimerais que tu restes, on a besoin de toi », je serais resté.
Il ne m'a rien demandé. Alors je suis rentré chez moi.
Et pourtant, c'est aux côtés de ce même binôme que j'ai vécu l'un des plus beaux moments de ma carrière. Et l'un des plus révoltants.
La panne qu'on a voulu me voler
Vers mon septième mois, il y a eu ce matin-là. Je m'en souviens comme si c'était hier.
Toute la nuit, le chef de production avait cherché le paramétrage d'une machine Motan, un peson. À 6 heures, je prends mon poste. Mon binôme ne comprend pas ce qu'il faut faire. Et pour lui, je ne suis pas capable de trouver la panne.
Alors je lui ai pris la feuille des mains. J'ai lu toute la procédure. J'avais des doutes : j'étais encore jeune, je ne savais pas toujours où chercher. Mais je l'ai suivie, étape par étape. Et j'ai compris : il y avait une rupture dans le câble.
Je l'ai dit. Personne ne m'a écouté. Personne.
Jusqu'à 7 heures, nous avons cherché. Puis tout le monde est arrivé : le superviseur de maintenance, celui qui deviendrait plus tard mon manager, le fiabiliste, le directeur, et Michael.
J'ai demandé à mon binôme où passait le fil. Il n'a pas voulu me le montrer. Alors je me suis tourné vers Yann, le fiabiliste, avec qui je m'entendais très bien. Il m'a montré l'installation. Je lui ai expliqué mon raisonnement. Il a cherché avec moi, puis il m'a dit les mots que j'attendais depuis sept mois : j'avais raison.
Ma première panne. Si vous êtes technicien, vous savez ce que ça fait : ce mélange de soulagement et de fierté qui vous monte à la gorge. J'ai dansé de joie, honnêtement.
Yann l'a montrée au superviseur de maintenance. Et le superviseur de maintenance s'est empressé d'aller annoncer au directeur et à Michael que c'était lui qui l'avait trouvée.
« Non. C'est moi qui l'ai trouvée. »
Il l'a mal pris. Il a tenté de me remettre à ma place, en s'abritant derrière son titre. C'est Yann qui a tranché : c'était bien moi. Vous auriez dû voir son visage, tout rouge, tout frustré.
Ce jour-là, j'ai su que j'avais du niveau. Et que personne ne pourrait me le voler.
Mais une victoire ne suffit pas à tenir. Autour de moi, d'autres jeunes perdaient pied.
Quand le nouveau forme le nouveau
Je n'étais pas le seul jeune. D'autres sont arrivés, avec la même envie que moi. Ils se sont heurtés au même mur.
Les anciens ne transmettaient pas. Par peur d'être remplacés, peut-être. Ou parce que personne ne les payait pour ça. Des années de savoir restaient enfermées dans quelques têtes, et partiraient avec elles à la pension.
Je ne leur jette pas complètement la pierre. Beaucoup d'entre nous sont des gens discrets, introvertis, renfermés. On a souvent appris seuls, à la dure, alors on garde pour soi ce qu'on a eu tant de mal à apprendre. Ce n'est pas toujours de l'égoïsme. C'est parfois de la timidité, la peur de mal expliquer, ou simplement l'habitude de se taire. Mais le résultat est le même : le savoir s'éteint avec celui qui le garde.
Alors, doucement, le moral des jeunes s'est effondré. On a vu naître des situations absurdes : le nouveau arrivé depuis un mois formait celui arrivé un mois après lui. Des aveugles guidant des aveugles. Et le manager ne comprenait pas pourquoi rien ne fonctionnait.
J'ai tiré la sonnette d'alarme. On m'a répondu qu'on apprenait mieux seul. J'étais arrivé pour travailler en binôme. À la fin, mon binôme, c'était moi.
Il y a aussi ce regard. Celui de certaines personnes dans les bureaux, qui nous voient comme des singes avec des bâtons. Ou plutôt des singes avec des clés. Pourtant, quand la ligne s'arrête, c'est vers nous que tous les regards se tournent.
Et puis il y a l'embauche. Quand on débute, ce sont surtout les petites et moyennes entreprises, ou celles qui cherchent juste à boucher les fuites, qui nous ouvrent leurs portes. Avec des salaires au plancher, justifiés par un seul mot : « junior ».
Mais qu'est-ce qui sépare vraiment un technicien de deux ans d'un technicien de cinq ans ? Bien souvent, rien d'autre que quelqu'un qui a pris le temps de lui expliquer. Celui qui sait dépanner peut le montrer, et l'expérience passe d'une main à l'autre. Ça ne remplace pas dix ans de terrain. Mais ça permet de grandir, et d'avoir enfin le droit d'évoluer.
Heureusement, pendant un temps, nous avions quelqu'un qui croyait en nous.
Le manager que tout technicien rêve d'avoir
Mon premier manager s'appelait Michael. C'est lui qui m'a engagé. Et c'était un homme en or.
Ingénieur, ancien directeur de site, il avait travaillé aux côtés des gens de Cockerill. Une expérience de terrain immense. À côté, il vend du bon vin, et il s'y connaît.
Surtout, il avait une vision. Quand j'entrais dans son bureau, ses dessins couvraient déjà tous les problèmes de l'usine. Chaque problème relevé, chaque priorité numérotée, chaque panne urgente immédiatement distribuée. Il faisait circuler l'information et cherchait à tout standardiser.
Il descendait sur le terrain, sur les points critiques, même si les opérateurs le voyaient rarement. Quand je commandais une pièce ou un outil, il savait pourquoi j'en avais besoin, et il le commandait. Je n'ai jamais eu une servante aussi bien garnie que sous ses ordres.
Il connaissait mes lacunes. Je lui demandais régulièrement des retours, et il me les donnait avec plaisir. Un homme de parole, droit dans ses bottes, qui respectait autant notre vie privée que notre temps de travail.
Il réclamait sans relâche des formations pour nous : variateurs, méthodologie de dépannage, pompes, hydraulique, pneumatique, automates. Il voulait que nous soyons capables de traiter nous-mêmes nos pannes, au lieu d'appeler des sous-traitants.
Si vous avez déjà eu un manager comme lui, vous savez à quel point c'est rare. Et à quel point, avec un chef pareil, on a envie de se donner à fond.
Mais Michael n'était arrivé qu'un an avant moi. Et il devait composer avec un directeur qui cherchait à économiser le moindre centime.
Et ce combat là, il allait le payer très cher.
Le robinet à 20 euros qui coûtait une fortune
Je peux comprendre qu'on veuille économiser. Mais à quoi bon parier sur le mauvais cheval ?
Prenez un robinet bas de gamme à 20 euros. Il fuit vite. Vous en rachetez un, au même prix. Puis un autre. Au troisième, vous avez dépensé 60 euros : exactement le prix du robinet de qualité qui aurait résisté au calcaire et aux fuites dès le départ. Et qui serait toujours là.
Je me souviendrai toujours des thermo formeuses. Elles avaient des fuites à répétition au distributeur de graisse. Avec mon aide, Michael avait trouvé la cause : avec l'usure, les bagues à l'intérieur des colonnes bougeaient et venaient se placer juste devant l'entrée des injecteurs de graisse. La graisse, bloquée, refoulait dans la soupape.
Michael avait proposé de remplacer les colonnes. Un problème, une solution. Coûteuse peut-être, mais rentable sur le long terme : plus de rendement, moins de pertes, moins de temps perdu pour les techniciens.
Le directeur a refusé. Trop cher.
Alors les soupapes ont continué à refouler la graisse. Et nous, nous avons continué le préventif, le curatif, et les appels pour cette panne absurde. Vous savez ce que c'est, de revenir encore et encore sur la même machine, en sachant exactement ce qui la soignerait, sans avoir le droit de le faire. Une demi-journée d'arrêt aurait suffi pour être tranquilles pendant des années.
C'est toujours la même histoire. Une panne inutile s'ajoute à une autre, les techniciens passent leurs journées à courir derrière, et les pannes s'envolent. Au bout du compte, l'économie de départ coûte bien plus cher que la solution.
Michael, lui, ne s'est jamais résigné. C'est peut-être ce qui l'a perdu.
Une dernière poignée de main, puis un sourire de joker
Michael s'est battu. Il a remonté les problèmes, encore et encore. Sa vision ne collait pas avec celle du directeur.
Durant sa dernière semaine, il avait réussi à nous obtenir une formation en méthodologie de dépannage. Son dernier cadeau. Ce jour-là, je lui ai serré la main. Sans savoir que c'était la dernière fois.
Puis je l'ai vu parler avec la DRH et le directeur. Peu après, on nous a réunis pour nous annoncer que notre responsable partait. Licencié.
Je n'oublierai jamais le visage du directeur à ce moment-là. Un sourire de joker. Aucun motif. Seulement cette phrase : « Vous savez déjà pourquoi il a été licencié. » De la part d'une direction qui ne nous parlait jamais.
J'en avais presque les larmes aux yeux. Mon premier emploi, je le devais à cet homme. Les formations, la bonne communication, tout partait avec lui. On ne mesure jamais assez ce que vaut un chef à qui l'on peut simplement parler. Jusqu'au jour où on le perd.
Quelques mois plus tard, les langues se sont déliées. J'ai appris que c'était son propre bras droit qui l'avait balancé au directeur. Il racontait qu'il ne faisait pas son travail, qu'il nous mettait en danger, qu'il ne nous formait pas.
L'ironie est cruelle. Je n'ai jamais été autant en danger que sous les ordres de celui qui l'a remplacé. Et jamais aussi peu formé. L'un se battait pour son équipe et pour l'usine. L'autre ne s'est jamais battu que pour son statu quo.
« Tu as vu pourquoi c'est moi le chef ? »
C'est son bras droit, le superviseur de maintenance, qui a pris sa place. Celui-là même qui l'avait balancé.
Je vais être honnête : c'est un excellent technicien. Mais un très mauvais manager. Et un homme en qui je n'ai jamais pu avoir confiance.
Dès mon arrivée, le ton était donné. Ma servante m'était arrivée presque vide, désossée par d'autres avant moi. Vous imaginez commencer un métier manuel sans outils ? Alors je commandais. Et chaque fois, il allait expliquer à Michael que je n'en avais pas besoin, que je commandais sans arrêt. Ici, personne ne commandait jamais rien.
Son parcours était tout tracé. Technicien, il avait pris la place de chef quand il n'y en avait plus, sans la moindre formation en management. Puis Michael était arrivé, parce que l'usine avait besoin d'un vrai manager. Lui avait surtout besoin d'une chose : asseoir son autorité sur les nouveaux.
À chaque dépannage devant moi, la même phrase tombait : « Tu as vu pourquoi c'est moi le chef ? »
Les mots de quelqu'un qui manque de confiance en lui. La hiérarchie, on la connaît dès le premier jour. On n'a pas besoin qu'on nous la rappelle.
Et quand je lui demandais conseil, quand j'essayais de puiser dans son expérience ? « On n'a pas le temps, on a du travail. »
Un jour, je formais Lyes, l'un des nouveaux. À force de travailler seul, j'avais développé mes propres méthodes, toujours dans le respect des procédures : plus rapides, pour le même résultat. Ce jour-là, il fallait retirer des chaînes à picots sur un rail de transport, celles qui entraînent les feuilles de plastique. J'expliquais à Lyes comment les retirer par l'arrière de la machine, avec une méthode qu'un ancien m'avait transmise. Une méthode qui avait fait ses preuves.
Le superviseur de maintenance est arrivé.
Il a jugé ma méthode mauvaise. Je lui ai expliqué. Il ne m'écoutait pas. Il marmonnait entre ses dents : « Mais non, ça ne fonctionne pas comme ça… » Comment je travaillais, il s'en moquait neuf fois sur dix. Mais devant un nouveau, il fallait briller.
Alors il m'a imposé sa méthode. Je suis entré dans la machine, en t-shirt de l'usine, comme lui. Avec son interruption, la chaîne était restée sous tension. Et j'avais complètement oublié de la relâcher.
La chaîne a éclaté.
Les picots se sont plantés dans mon avant-bras.
Et lui ? « Oui, mais tu dois mettre ta veste. » « Oui, mais c'est quand même ta faute. » Pas un mot sur son interruption. Pas une once de responsabilité. Ce jour-là, j'ai compris qui il était vraiment.
Il y avait aussi les thermo formeuses. Presque toujours, c'était moi qu'il envoyait. Sur une thermo formeuse, il faut tout dégraisser à la main. Deux jours entiers, les bras dans la graisse. Ce n'est pas un travail noble. Il est nécessaire, et ça ne me dérange pas de le faire. Mais quand c'est toujours vous, ça finit par peser.
Un jour, il m'y a renvoyé. Et pour une fois, j'ai dit non. Des collègues faisaient une installation de plomberie, qui faisait aussi partie de mon poste, et je voulais apprendre.
Sa réponse a claqué : « Zach, si tu n'es pas content, on peut aller voir le grand manager, et on met fin à ton contrat. Tu peux aller voir ailleurs. »
Un an et demi que j'étais là.
Un an et demi qu'on me réveillait en pleine nuit. Qu'on m'appelait pour tout et n'importe quoi. Que je réparais, que je sauvais l'usine, que je mettais en place des standards qui fonctionnaient. Et pour un simple refus, on me traitait comme le dernier des derniers.
Je n'oublierai jamais ces mots.
Avec le recul, je sais ce que j'aurais dû faire : le prendre au mot, et aller voir mon manager sur-le-champ. Dans une usine, on ne dit pas à quelqu'un qui tient un poste critique d'aller voir ailleurs pour un simple refus. Si j'étais parti ce jour-là, c'est lui qui se serait retrouvé bien bête.
Puis il est devenu manager. Et rien n'a changé. Il est resté l'homme du statu quo : tous les avantages pour lui, aucune des responsabilités. Et cette phrase, lâchée en évaluation, que je n'oublierai jamais : « Je ne suis pas formateur. »
Sous sa direction, on nous envoyait sur tout, dans un désordre total. Des interventions prévues à plusieurs, on les faisait seuls. Lui voulait tout faire, pour que la lumière brille sur lui. Les problèmes qu'on lui remontait ? Il avait toujours raison, toujours une solution, toujours une belle phrase. « C'est seul qu'on apprend le mieux. » « Je suis déjà passé par là. » « Tu évolueras mieux comme ça. »
Pourtant, il ne savait même pas qui était en congé. Nos rêves et notre formation ne l'intéressaient pas. Et au moindre accident, même quand il était là, avec nous, il se dédouanait.
Et c'est sur les broyeurs que j'en ai payé le prix le plus lourd.
Une tonne et demie, à mains nues
Les pires pannes que j'ai connues ? Les broyeurs. Personne ne m'avait jamais rien expliqué dessus. Et quand l'un d'eux lâchait vraiment, c'était la catastrophe.
Je fais de la musculation. J'adore ça, au point d'avoir monté ma propre salle pour décompresser. Eh bien, je n'ai jamais autant forcé que lors d'une panne de broyeur.
Quand on ne trouvait pas la panne, il fallait remplacer le broyeur entier : l'emmener en zone de révision, et en installer un autre. Un broyeur, c'est environ une tonne et demie.
Vous voulez savoir si l'esclavage moderne existe ? Ayez une panne de broyeur.
Ce sont toujours les mêmes qui s'y collent : les nouveaux. Quand ils ont la chance d'être plusieurs, ils poussent le broyeur à mains nues. On pousse. On se cogne. On se fait mal. On se couvre de bleus. Et on pousse encore. Pendant ce temps, mon binôme, allergique au travail salissant, partait chercher un Clark.
Vous n'imaginez pas le nombre de fois où j'ai eu envie de lui dire ma façon de penser. Mais ça, ce n'est pas bon pour les indemnités.
Le plus absurde ? Quelqu'un connaissait parfaitement les broyeurs : Sébastien, l'ancien binôme du manager. Mais le manager le ménageait, et ne l'y envoyait jamais. Il envoyait les nouveaux, qui ne savaient pas quoi faire. Sébastien avec un nouveau, et on aurait gagné un temps fou, tout en formant quelqu'un. L'autre personne qui connaissait les broyeurs, c'était le manager lui-même. Celui qui n'avait jamais le temps de nous former.
Il y avait aussi un broyeur énorme, une installation de 300 mètres carrés. Pour y retirer une simple lame, il fallait être trois. Il m'y a envoyé seul. Bonne chance.
Une lame de 20 kilos, à bout de bras, on la sent. Dans les tripes, dans les muscles, dans les nerfs. Et au moindre faux mouvement, c'est la blessure.
Pour régler les lames, nous avions une fiche d'entretien et un gabarit. J'ai réglé selon la valeur indiquée : 0,5. Ça ne fonctionnait pas. J'ai cherché, vérifié, revérifié. J'avais tout fait comme indiqué.
C'est là que mon manager est arrivé, comme une fleur : « Ah, mais en fait, c'est à 0,25. Je l'ai déjà dit. »
Déjà dit. Six mois plus tôt, lors de l'entretien précédent. Sur un broyeur où je n'intervenais presque jamais.
Vingt lames. Trois heures pour les régler. Trois heures de plus pour tout refaire. Six heures de sueur jetées à la poubelle, presque 80 % d'une journée. Tout ça parce que corriger une seule ligne sur une fiche prenait, paraît-il, trop de temps.
Le plus ironique ? Sur le mur de son bureau, une affiche : la matrice d'Eisenhower. Urgent et important : on traite tout de suite. Important mais pas urgent : on planifie. Urgent mais pas important : on délègue. Ni l'un ni l'autre : on abandonne. Une fiche d'entretien fausse, c'est important et pas urgent. Il suffisait de la planifier. Elle ne l'a jamais été.
Et puis il y avait le serrage. Les lames devaient être serrées à la clé dynamométrique. Le bon couple de serrage, Sébastien et le superviseur de maintenance le gardaient précieusement. À nous, ils disaient : « Mettez-vous à deux, et prenez une barre pour rallonger votre clé. » Eux serraient à la clé dynamométrique, au bon couple. L'information, ils ne la donnaient jamais. Ou une seule fois. Et quand on fait cette maintenance tous les six mois, personne ne retient un couple de serrage par cœur.
Ce qui devait arriver arriva. Dans un broyeur, les lames tournent et remontent contre une contre-lame, comme une paire de ciseaux. Serrées à la clé et à la barre de fer, celle qui sert à tout faire, comme on aimait dire avec Lyes, elles finissaient par se desserrer. Elles allaient buter. Et elles cassaient.
Notre chef, lui, ne s'est jamais posé la question de la « barre de fer dynamométrique », comme nous l'avions surnommée.
Alors les broyeurs en panne restaient là. Et nous, nous priions pour qu'un autre ne lâche pas.
Des heures perdues, des bleus plein les bras… Je pensais avoir tout vu. Je me trompais. Le pire restait à venir : mon évaluation.
Pompe à vide, pompe à vis : le lapsus qui m'a coûté mon augmentation
La première année, j'ai demandé une augmentation. Refusée. Motif : c'était ma première année. Mais si je remplissais la fonction, pourquoi n'aurais-je pas eu droit au salaire qui va avec ?
La deuxième année, l'ancien de mon binôme est parti à la pension. Mes responsabilités, déjà lourdes, allaient encore grimper. La garde. La formation des nouveaux, des stagiaires, des étudiants. Le travail en toute autonomie. Alors j'ai demandé, simplement, à être payé au prix du marché.
Il m'a ri au nez.
Puis, pour justifier son refus, il est allé chercher un souvenir. Un jour, il m'avait envoyé consigner des pompes dans une zone où j'allais très rarement. J'avais pris le plan et cherché le disjoncteur des pompes à vide. Parce qu'une pompe à vide qui redémarre pendant qu'on travaille dessus, ça peut vous aspirer le bras. Pour lui, je n'allais pas assez vite. En lui expliquant ce que je faisais, ma langue a fourché.
J'ai dit « pompe à vis » au lieu de « pompe à vide ».
Plus de 600 jours de travail à ses côtés. Des gardes. Des nuits. Des dépannages. Des bleus. Des risques.
Et c'est ce lapsus de quelques secondes qu'il a retenu.
Lâcher ça à un jeune qui se donne au travail, et qui se forme sur son temps libre pour devenir meilleur… Comment ne pas voir que ça tue dans l'œuf toute envie de continuer ce métier ?
Le meilleur entretien de ma vie
Après cette évaluation, j'ai pris une décision : aller voir ailleurs. Je n'en pouvais plus. Des responsabilités toujours plus lourdes, l'ancien qui partait bientôt à la pension et dont les tâches allaient me tomber dessus, et toujours aucun salaire pour suivre. Je voulais savoir ce que je valais vraiment.
J'ai passé plus d'une vingtaine d'entretiens. Le meilleur de toute ma vie, je l'ai vécu chez AGC.
Emmanuel, le manager de maintenance, et Eddy, son brigadier, m'ont fait passer un test surprise. Je l'ai réussi, et ils m'ont dit que j'étais un génie. Pour les quelques questions que j'avais ratées, ils ne m'ont pas jugé : ils m'ont fait cours. Avec pédagogie, avec bienveillance, presque avec amitié. Je n'ai jamais autant ri, ni passé un aussi bon moment, en entretien. Pour la première fois depuis longtemps, on me regardait comme un technicien. Pas comme un problème.
Ils voulaient me proposer un CDI. Leur direction n'a pas pu. Emmanuel ne s'est pas arrêté là. Il m'a présenté ses contacts, et a même demandé à un collègue manager d'un autre secteur de m'engager. Là encore, la direction ne pouvait proposer qu'un CDD pour commencer. Et on ne quitte pas un CDI pour un CDD.
Mais j'ai gardé contact avec cet homme. Il s'est même proposé pour être une de mes références. Un inconnu croyait plus en moi, après un seul entretien, que ma propre usine après des mois de travail.
Chez Nexans, la même histoire. Chez Industeel, je visais un poste en électricité, celui qui m'intéressait le plus. On m'a dit que j'avais un très bon niveau. Mais avec la conjoncture, impossible de me promettre un CDI.
Le CDI, c'est bien. Mais c'est parfois un piège. Une lame à double tranchant.
Je suis revenu à l'usine. Mais je n'étais plus le même. J'avais décidé de faire mes propres choix, de me sentir légitime, de ne plus attendre l'approbation des autres et d'arrêter d'être un petit enfant. Je suis devenu acteur de ma carrière. Et ça m'a énormément apporté.
Mais à l'usine, une autre guerre se jouait en silence. Celle des salaires.
18 euros de l'heure, et déjà « trop payé »
On m'avait vendu des formations, sur place et à l'étranger, et des techniciens aguerris pour m'accompagner. J'ai trouvé un environnement où personne ne voulait me former.
J'ai même eu des problèmes avec des collègues mécontents de mon salaire. Avant mon arrivée, l'usine cherchait quelqu'un depuis un an et demi. J'ai commencé à 18 euros de l'heure : pour un électromécanicien junior en Belgique, vu la charge qui va avec, c'est un salaire normal. Eux gagnaient 23 euros de l'heure. Et pourtant, ils estimaient que j'étais trop payé pour mon expérience. Nous avons même failli en venir aux mains.
Je ne comprends pas ce délire. J'ai beau être jeune, je paie mes impôts, l'entretien de ma voiture, mon essence. Je fais trente minutes de route pour venir travailler, trente-cinq ou quarante quand ça coince. Tout ça pour qu'un collègue mieux payé que moi m'en veuille, parce qu'à son époque, avant l'inflation, il gagnait moins que mes 18 euros.
Ça ne change rien à sa vie. Chacun de nous se bat pour une vie meilleure. Juger les autres sur leur salaire, c'est minable. Dans le monde ouvrier, ces sujets reviennent sans cesse, et ils nous divisent, alors que nous devrions nous serrer les coudes.
Et c'est une vérité simple : une entreprise qui ne propose pas un salaire compétitif n'attire personne. Un bon salaire attire les bons profils, ceux qui résoudront ses problèmes.
Et puis, un jour d'août, tout s'est arrêté.
21 août 2026 : « pas assez autonome »
J'ai continué à travailler, avec une animosité de plus en plus difficile à cacher. Les tensions montaient : aucune formation, aucune augmentation, et des responsabilités qui ne cessaient de grimper.
Le 21 août 2026, j'étais du poste 14-22. En arrivant, j'ai croisé mon manager. Il m'a annoncé que nous avions rendez-vous avec la direction. J'ai compris tout de suite. Puis j'ai croisé la DRH.
Quand ils m'ont annoncé mon licenciement, j'ai ressenti une délivrance. Une véritable délivrance. Un poids immense qui s'envolait de mes épaules. Ils m'ont demandé si je voulais contester. J'ai dit non.
Le motif m'a fait éclater de rire : je n'étais « pas assez autonome », et je n'avais « pas atteint les objectifs ».
Pas assez autonome. Mais on m'a envoyé travailler seul presque dès le premier jour.
Pas assez autonome. Mais on me confiait des étudiants, des stagiaires et des collègues à former.
Pas assez autonome. Mais on me laissait seul sur les maintenances, et sur les travaux dont personne ne voulait.
Pas assez autonome. Mais on me confiait la sécurité de l'usine à 3 heures du matin.
Pas assez autonome. Mais on a embauché la personne que j'avais formée de A à Z.
Quant aux objectifs, je les cherche encore. Personne ne me les a jamais fixés. Aucune explication. Rien.
Ce jour-là, la pression retombe, et on se dit enfin les choses. J'ai choisi de rester poli et courtois, pour partir sereinement avec mes indemnités. Mais je lui ai redit, point par point, tout ce que je lui avais déjà dit.
Sa réponse : « Mais Zach, tu ne comprends pas. Avec ma position, je dois porter plusieurs casquettes. »
Moi aussi, j'en ai porté, des casquettes. Débutant, formateur, électromécanicien autonome. Couvreur, même, le temps d'un trou dans le toit. J'ai dû faire preuve de résilience, m'adapter à des fiches de maintenance dépassées, planifier mes congés et les déplacer quand la production en avait besoin. Combien d'entre vous portent toutes ces casquettes, sans que personne ne le remarque ?
Quand je lui ai rappelé que son rôle était de faire tourner le service, il m'a ressorti sa phrase : « Je ne suis pas formateur. » C'est vrai. Mais il est le garant et le responsable de son service. Et un responsable de service doit faire en sorte que son service tourne.
Puis il s'est mis à culpabiliser. Lui qui avait dit au directeur que je n'étais pas assez autonome s'est mis à me suggérer des entreprises où postuler. Il s'est même proposé comme référence. Il m'a expliqué que j'étais plus attiré par l'électricité que par la mécanique. Des phrases de quelqu'un qui se sent coupable du mal qu'il a causé.
Mais peut-on faire confiance à quelqu'un qui vous a refusé une augmentation pour un lapsus entre « pompe à vide » et « pompe à vis » ? Que dirait-il à mon futur employeur ?
J'avais espéré qu'il grandirait. Il est resté fidèle à son dogme : la formation, c'est à la dure. « Je ne suis pas formateur. » « Vous apprenez mieux seul. » Pourtant, j'étais le produit de sa méthode. Il n'y a pas de mauvais élèves. Il n'y a que de mauvais maîtres.
Et puis il y a eu ce que personne n'avait prévu.
Le mail annonçant mon licenciement est parti dans toute l'usine. Quelques lignes froides, envoyées à tout le monde.
Quelques minutes plus tard, mon téléphone a vibré. Puis encore. Et encore.
Un opérateur. Puis un régleur. Puis un gars que j'avais formé. Puis un sous-traitant. Même des gens des bureaux, ceux qu'on croit si loin de nous. Yann, le fiabiliste. Tous, un par un, prenaient le temps de m'appeler. Pour me dire merci. Pour me souhaiter le meilleur.
J'ai passé la journée le téléphone collé à l'oreille. Et à chaque appel, quelque chose se réparait en moi.
Aujourd'hui encore, certains m'appellent, juste pour savoir comment je vais.
La direction avait écrit « pas assez autonome ». Mais ce jour-là, ce sont les gens du terrain qui ont rendu leur verdict. Et ce verdict là, aucune évaluation ne pourra jamais me l'enlever.
C'est à ça qu'on reconnaît un bon technicien. Pas à ce qu'en dit un papier. À ceux qui décrochent leur téléphone le jour où vous partez.
La plus belle chose qui pouvait m'arriver
Si je n'ai pas contesté ce licenciement, c'est parce que j'ai vu un avenir s'ouvrir devant moi. Un vrai.
Je pouvais me reformer et me spécialiser dans un autre domaine de la maintenance : l'instrumentation, les automatismes, la robotique, qui m'ont toujours attiré. Ou travailler ailleurs. En cherchant un employeur, j'avais déjà vu que les standards et les méthodes de travail pouvaient être complètement différents. Avec mes 27 mois d'expérience, je savais que je pouvais démarrer au-delà de mon premier salaire, et trouver une meilleure maison.
Mais d'abord, j'ai voulu me vider la tête. Mon frère m'a proposé un voyage en République tchèque, sur les traces d'Henri de Skalitz, le héros de Kingdom Come: Deliverance, un jeu que nous adorons tous les deux. Prague, le château de Trosky, Skalitz, Kuttenberg. Un voyage merveilleux, et une première respiration après deux ans en apnée.
Puis je suis rentré, j'ai soufflé. Et je me suis remis à chercher.
Dix contacts en une heure
Depuis le 1er octobre, je cherche du travail. Et j'ai découvert un tout autre monde.
J'ai mis mon CV et mon profil LinkedIn à jour, et je me suis mis en « open to work ». Le premier jour, à 16 heures. Entre 16 et 17 heures, dix personnes m'avaient déjà ajouté ou contacté. Vous serez étonnés de voir à quel point l'expression « métier en pénurie » prend tout son sens.
Alors voici mon conseil, aux juniors comme aux seniors. Faites-vous un LinkedIn si vous n'en avez pas. Ajoutez tous les recruteurs que vous pouvez. Mettez votre profil à jour avec toutes vos compétences, tout ce que vous avez fait. Le jour où ça part, vous passez en « open to work », et ça repart.
Ensuite, c'est un autre combat qui commence : le jeu du travail. Chercher un meilleur salaire, de meilleures conditions. Ne vous dites jamais qu'il faut prendre le premier emploi venu. Le monde du travail, c'est l'offre et la demande. Les entreprises ont besoin de nous, autant que nous avons besoin d'elles.
On a même essayé de me reprendre au rabais. J'ai commencé à 18 euros de l'heure, et mon dernier salaire, indexations comprises, atteignait 19,50 euros. Mon étude de marché me dit que je peux viser 22 à 23 euros de l'heure. Il est impensable pour moi de repartir au salaire d'un débutant. J'ai porté plusieurs casquettes, et j'ai prouvé que je pouvais les porter. Quand personne ne me formait, je me suis formé : des livres, des formations en ligne en électrotechnique, en automates, en instrumentation. Aujourd'hui, je peux me permettre de faire la fine bouche.
Vous n'imaginez pas le nombre de recruteurs qui essaieront de saper votre confiance. « Vous êtes un profil junior. » « Vous n'avez pas travaillé sur ça. » Certains seront même agressifs. En ce moment, j'en ai un qui n'apprécie pas que je refuse ses offres, bien en dessous de ce que je vaux, avec toujours la même phrase : « Mais tu es un junior. »
Non, monsieur. J'ai formé des gens. J'ai appris par mes anciens collègues que mon remplaçant n'est autre que mon premier stagiaire, que j'ai formé de A à Z. J'en suis fier : c'est quelqu'un de très, très fort. J'ai rempli ma fonction. J'ai été le héros comme la bête noire de l'usine, au gré des pannes trouvées et de celles qui m'ont résisté. Je me suis formé, j'ai toujours cherché à m'améliorer. Et j'ai passé cette étape.
En entretien, c'est souvent là que tout se joue : quand vous racontez un exemple concret. Et si ça ne colle pas avec une entreprise, ce n'est pas grave. On vous cherche, on vous veut. Si quelqu'un ne met pas le prix, ou ne vous respecte pas, passez au suivant. C'est là que la force du réseau prend tout son sens. Et surtout, ne vous laissez jamais abattre.
Mais avant de tourner la page, il y a une chose que je dois dire. À ceux qui dirigent.
À ceux qui dirigent
« Je ne suis pas formateur. » Peut-être. Mais quand on accepte de devenir manager, on accepte bien plus qu'un titre. On devient responsable de ses équipes, du service, et de l'évolution de chaque personne qui le compose.
Qu'on le veuille ou non, un manager porte les espoirs, les rêves et les aspirations de ses collaborateurs. Dans le bonheur comme dans le malheur. C'est un engagement, presque un mariage.
À sa place, j'appliquerais tout simplement la matrice d'Eisenhower affichée dans son bureau. Les fiches de maintenance ne sont pas à jour, et je n'ai pas le temps de m'en occuper ? Je délègue : une personne plus administrative écoute les techniciens, récupère les fiches qu'ils signalent et les corrige. Et je convoque le technicien : qu'as-tu relevé ? Quel problème as-tu rencontré ?
Là-bas, j'ai vu beaucoup de gens se baser sur des opinions plutôt que sur des faits. Pourtant, notre métier est fait de faits. On doit mesurer le problème, le toucher, le voir, le comprendre. Puis s'attaquer à sa cause, pour qu'il ne revienne jamais. Le risque zéro n'existe pas. Mais on peut alléger la charge, et envoyer ses techniciens là où ils comptent vraiment : sur les points critiques.
Former coûte du temps aujourd'hui. Ne pas former coûte des talents demain. Tant que l'industrie choisira le court terme, elle continuera de voir partir les jeunes dont elle a pourtant tant besoin.
Et à toi qui es sur le terrain, j'ai aussi quelque chose à dire.
À toi, technicien
Si tu es arrivé jusqu'ici, c'est peut-être que tu te reconnais dans ces lignes. Que toi aussi, tu as appris seul. Que toi aussi, tu as porté plus que ta part, en silence, pour un salaire qui ne suivait pas.
Ce métier est ingrat. Nous sauvons les usines, les installations. Quand les gens n'ont plus d'eau, plus d'électricité, quand le toit fuit, c'est la panique, comme si le monde allait s'arrêter. Et c'est nous qu'on appelle. Et nous, nous sommes toujours là. À 6 heures du matin, à 17 heures, ou à 3 heures en pleine nuit, tirés du sommeil.
Je suis sûr que cette histoire parle à beaucoup de monde, jeunes ou moins jeunes. Les anciens, ne le prenez pas mal : vous m'avez compris.
Alors écoute moi bien. Tu n'es pas « pas assez autonome ». Tu n'es pas un singe avec une clé. Tu es celui qu'on appelle à 3 heures du matin quand plus rien ne tourne. Tu es celui qui comprend les machines que les autres se contentent de regarder.
J'ai appris seul. J'ai appris à la dure. Et c'est justement pour ça que je refuse de croire que c'est la bonne façon d'apprendre. Le savoir se transmet, ou il se perd.
Je sais comment on est, nous, les techniciens. On parle peu. On préfère les machines aux discours. On garde pour nous nos doutes, nos peurs, et ces astuces qu'on a mis des années à trouver, seuls, les mains dans le cambouis.
Mais ton savoir n'est pas un trésor à enterrer. Le partager ne te rendra pas remplaçable. Au contraire : c'est ce qui fera de toi celui qu'on respecte, celui dont on se souvient. Comme Marcel. Comme Pedro et Polo. Comme Michael.
Pas besoin d'être un grand orateur. Montre un geste. Laisse un jeune regarder par-dessus ton épaule. Explique lui pourquoi, pas seulement comment. Corrige une fiche fausse. Ce sont de petites choses. Mais pour celui qui débute, elles changent tout.
Et si tu te sens seul avec ce que tu vis, parles en. À un collègue, à un ami, ou ne serait-ce qu'en partageant cet article. Tu n'as pas à porter ça en silence.
C'est comme ça qu'on changera ce métier. Ensemble.
Quant à moi ? Mon histoire ne s'arrête pas là.
Depuis le 1er octobre, je découvre un tout autre monde. Des recruteurs qui se battent pour vous avoir. D'autres qui essaient de vous briser. Des offres incroyables. Et d'autres qui frôlent l'insulte.
Ce soir, je mets du Modjo, « Lady (Hear Me Tonight) » à fond. Je roule à 120 sur l'autoroute. Et devant moi, il y a quelque chose que je n'avais plus depuis longtemps : un avenir.
Où va-t-il me mener ? Je vous le raconte dans le prochain article.
Article publié originalement sur linkedin.com
electrotechnique
Jeune électromécanicien de 2 an d'expérience j'ai eu l'occasion de travaillé dans le secteur de la chimie
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